Press "Enter" to skip to content

Besoins d’Etat et changement systémique en Haiti.

En ces jours, il ne se passe pas une seule semaine à Port-au-Prince sans assister à des scènes de crime, de viol, de vol et d’autres actes relevant du banditisme. Ces cas sont si fréquents que nous avons l’impression que personne ne peut les ignorer, ou ne pas en entendre parler. Le pays fait face à de sérieux problèmes de violence, c’est une réalité qui ne date pas d’aujourd’hui, mais nous sommes à un carrefour où la désagrégation est totale. L’Etat, comme rationalité politique, s’absente. Il n’est ni un Etat fort, ni un Etat démocratique et de droit, mais un Etat d’incompétence et de leadership-zéro. Cette configuration conduit les citoyens vers l’anarchie, où comme à l’ancienne habitude dans certaines sociétés préhelléniques, la loi du plus fort domine. Ils vivent à la merci de certains commandants et soldats que l’économie et la société au rabais ont créés, leurs manœuvres quotidiennes en dépendent quasi-totalement.

Dans ce carrefour qui transforme notre société, fière et grande, en jungle et en labo de misère, nos citoyens, nos enfants et nos jeunes crient. Ils réclament des services publics, tels que l’éducation, la santé, la sécurité, la justice, la connectivité ect… ils réclament l’établissement d’une autorité étatique capable de leur sortir de cette situation de pauvreté et de misère abjectes et continues. Cependant, en inadéquation générale à ces besoins citoyens, l’Etat, tel qu’il sous-existe en Haiti, fait preuve de non capacité à restaurer la puissance publique et exprimer un leadership politique, économique et social, susceptibles de mettre le pays sur les rails de la croissance et du développement social. L’Etat, dans notre situation, perd toute sa rationalité, tout son pouvoir à cause du manque de leadership de ceux qui le dirigent. C’est un Etat failli, qui fait faillir les gens et par de surcroit, transforme la société haïtienne en un espace atypique, qui semble se fixer la paupérisation et la misère générale comme buts ultimes.

Ce n’est bien sûr pas la richesse, non ce n’est pas la prospérité que cette société, caractérisée par des institutions extractives, veut partager. C’est plutôt la misère, la frustration, l’inquiétude, l’incertitude et le chaos, que nous nous entendons à partager entre nous et léguer aux générations futures. Ce n’est pas la croissance, le progrès et le développement que nous voulons inventer et pérenniser, mais la crise et l’effondrement. Toutefois, l’histoire de l’humanité nous montre que le mal peut être quand même d’une utilité. Il peut aider à forger les consciences, à changer les incitations et à se fixer des fins meilleures par rapport à des situations chaotiques. Ce fut le cas au Rwanda au moment du génocide, de la Corée-du-Sud au moment de la guerre civile, de tant d’autres nations, qui ont été au bord de l’asphyxie, mais qui ont enregistré des revirements remarquables, les plaçant aujourd’hui au stade de ce que nous connaissons comme des sociétés à succès.

Ces revirements ont tous été initiés sur la base de deux caractéristiques fondamentales du décollage économique : le leadership et la mise en place des institutions politique et économique pro-croissance et de développement.


La première, se réfère au leadership politique, c’est-à-dire que certaines élites ont su à un moment donné, faire et exécuter des offres politiques à la société pour rediriger le choix public vers un système où la volonté politique facilite la réussite collective et individuelle. La seconde est la technologie sociale utilisée par ces élites pour donner de nouvelles incitations aux différents groupes d’intérêts et à la population en générale. Avec de bonnes institutions, la société se met sur un nouvel équilibre politique, elle fait choix d’une accumulation systématique de capitaux : physique, public et humain, expressions de la croissance et du développement de long-terme.
C’est de cet Etat, stratège et pourvoyeur du bien-être collectif et individuel, dont les citoyens ont besoin. Ils questionnent chaque jour à travers les rues, dans les écoles, dans les universités, dans les autobus, dans les bureaux etc.… la présence de l’Etat. Ils sont dans le besoin d’une éducation de qualité, basée sur l’esprit critique et la modernité. Ils ont besoin de services de santé, de sécurité, de justice et méritent la pleine opportunité de s’accomplir à travers leurs pouvoirs d’entreprendre. Voilà en somme les besoins d’une population meurtrie, affamée, frustrée et inquiétée par des incertitudes de chaque jour, des risques qui sont à même de hanter à jamais son rêve d’une vie publique meilleure, où le respect et l’harmonie ne font plus défaut, mais deviennent règles. La population exige de changer d’état, donc nécessairement d’Etat. Il a besoin d’un arbitre impartial, qui définit les règles du jeu dans la transparence tout en faisant preuve de redevabilité. Il réclame un Etat à la fois paternaliste et libéral, d’un liberal-parternalisme pour reprendre l’expression d’un économiste américain, R. Thaler, c’est-à-dire une autorité capable de faciliter et de bonifier ses choix, afin d’améliorer ses conditions de vie

Haiti est dans une situation interpellatrice, où sauf les aveugles d’esprit, d’histoire et de science sont incapables de voir les mutations qui s’imposent. L’heure du changement systémique approche car les contraintes à la propriété et à l’autorité se modifient. Nous sommes dans une société où l’inégalité et la pauvreté font que nulle propriété n’est socialement acceptée. En effet, l’histoire de l’humanité et du capitalisme en particulier, nous montre que sans le partage des valeurs, nous ne pouvons pas espérer leur reconnaissance sociale, elle nous montre que l’inégalité et la pauvreté, ont le pouvoir de terrasser toute reconnaissance légale du capital. Nous pouvons beau recourir à préserver le peu d’Etat et le peu de capital qu’il y en a aujourd’hui, sans l’usage de mécanismes de distribution et de marché susceptibles de les démocratiser (l’Etat et le capital), le revirement se fera un jour. Car les sociétés humaines, comme coalition fictive, ont leurs règles : elles sont des systèmes adaptatifs complexes, qui comme les systèmes biologiques, finissent toujours par éliminer les composantes nuisibles, pour se mettre sur un nouveau sentier qui facilite leurs accomplissements.

Johnny Joseph, Applied Economist, CTPEA, Vice President de Catch Up Haiti.

Email: johnnyjoseph92@gmail.com