Press "Enter" to skip to content

Comment rationaliser le processus démocratique en Haïti ? Vers une analyse positive du politicien haïtien.

Les récentes déclarations du sénateur Wilot Joseph sur le partage des postes entre les parlementaires ont défrayé la chronique. Les gens se sont offusqués de ces basses pratiques des parlementaires qui se sont accaparé plus de 3% du budget national. En termes de comparaison, il représente à lui seul plus du double du budget de la primature et de la présidence à eux deux réunis.  De 2001 à 2015, le budget des parlementaires a été multiplié par 8.2 passant de 406 millions de gourdes à 3.33 milliards de gourdes, une augmentation dont aucune autre entité non politique n’a  pu bénéficier. Les écoles de qualité manquent toujours, les hôpitaux se trouve en piteux état, nos routes sont délabrées mais paradoxalement, chaque année s’ajoute des montants faramineux sur le budget des parlementaires qui de surcroit se partagent les postes stratégiques à des fins de corruption. Pour couronner le tout, le sénateur Jean Renel Senatus a déclaré en pleine séance que tous les parlementaires, on peut supposer lui-même y compris, ont leur chef de gang. Ces déclarations, aussi révoltantes soit elles, confirment ce que tout le monde savait déjà, les parlementaires sont des hommes/femmes corrompus, avides de pouvoir et obsédés par leurs intérêts mesquins.

En plus de ces soupçons de corruption et de criminalité, s’ajoute la question de l’utilité de ces derniers. En effet, pour les deux sessions de l’année législative 2018, la chambre basse a voté 11 projets de lois et 3 propositions de lois. Quant au Sénat, le constat est pire car les sénateurs ont voté seulement 5 projets de loi et 3 propositions de loi. Pourtant, le travail ne manque pas. 34 projets et propositions de lois ainsi que 18 instruments internationaux souffrent au parlement. On comprend la teneur politique des votes et toutes les négociations qui entourent ces derniers, ce que l’on comprend moins c’est le faible nombre de propositions de lois venant des parlementaires. En fait, les sénateurs n’ont fait que 3 propositions de lois, les députés n’en n’ont fait que 16[1].

Cependant, penser le problème seulement pour les parlementaires est une grande erreur,  c’est une crise de la représentation en Haïti. La confiance se dégrade de jour en jour. Nous ne faisons plus confiance aux responsables politiques et nous demandons chaque jour pourquoi nous les avons mis au pouvoir. Le long périple d’Haïti dans l’expérience de la démocratie continue et le moins que l’on puisse dire c’est que l’apprentissage est encore long, douloureux  et les résultats peines à arriver. Dès lors, certains deviennent septiques quant à la viabilité du système démocratique dans les pays sous-développés, certains ont la nostalgie des grandes dictatures, d’autres campent le problème éducationnel qui est à la base selon eux de notre incapacité à construire un système démocratique pérenne.

Au regard de ce qui se passe en Haïti depuis 33 ans et si nous analysons au premier degré, on se rend compte que ceux qui critiquent la démocratie avec une telle véhémence ont raison. En effet, au cours de ces dernières années, nous avons connu seulement pour la période 1986-1993, dix gouvernements de transitions, ce qui fait que pour les 33 dernières années, 12 gouvernements de transition se sont succédé. Ceux-ci marquent des ruptures dans le processus démocratique dicté par la loi, ils marquent aussi notre incapacité à réaliser des élections, véritables leviers dans l’avènement d’un Etat de droit. Notre incapacité à traduire les vraies préférences du peuple en politiques publiques à travers des leaders compétents qui ont vraiment une légitimité. Arrivé au pouvoir, ces derniers entretiennent un vaste réseau de corruption, de criminalité en ayant ce que le professeur Mathias Lareus appelle la rationalité de courte vue[2].

Pourtant, une certitude demeure, le système démocratique est supérieur aux autres systèmes de gouvernance. Depuis 1959, on sait avec Lipset qu’un niveau de revenu par tête plus élevé est associé à une probabilité plus forte pour que ce pays évolue vers une démocratie tandis qu’un niveau de revenu par tête faible est quant à lui associé à une probabilité forte que ce pays soit une autocratie. Shen (2002) reprend les idées de Lipset (1959) et montre que la croissance est plus stable dans les pays démocratiques. Ainsi il existe une corrélation positive forte entre l’établissement de la démocratie dans un pays et le niveau de croissance économique. Il devient alors crucial pour l’économiste de s’intéresser de très près au mode de fonctionnement de la démocratie surtout quand elle donne comme on l’a vu en Haïti les résultats contraires à ceux que l’on attendait. Cette faiblesse du politique à organiser l’espace de gouvernance nuit grandement à l’économiste car celle-ci a de grandes répercussions sur l’activité économique.

Pour l’économiste, étudier les questions économiques est extrêmement difficile, comme  Gordon Tullock et consorts en fondant l’école du choix public, il butte toujours sur les fondamentaux de la politique. En effet, historiquement et philosophiquement le politique pourrait paraitre comme un élitiste, trié parmi les plus saints et devant faire passer ses intérêts individuels après ceux de la collectivité. Dans cette vision, le politicien est, comme le dit Shakespeare, un bon père de famille et les gouvernés des membres dont il doit prendre soin. Pourtant, l’idée qu’un politicien animé d’un tel amour pour le peuple, prêt à sacrifier ses intérêts personnels au profit de la collectivité est impensable pour l’économiste. Pour ce dernier, en moyenne les gens s’intéressent à la satisfaction de leur intérêt personnel.

L’économiste conçoit plusieurs « moi » à l’intérieur de l’individu, parmi lesquels l’altruisme, l’humanisme, le patriotisme et autres, qui luttent jusqu’à un équilibre qui définit sa personnalité, mais il sait aussi que lorsque se présentent à tout individu deux alternatives impliquant l’autre et lui, il préféra en moyenne choisir la situation qui lui rapporte le plus. Vous comprendrez qu’ici même s’il choisit l’autre c’est dans son intérêt car, soit aujourd’hui soit demain, cela lui rapportera plus. Dès lors surgit la question, comment se pourrait-il qu’un politicien en entrant dans un magasin avec l’idée d’acheter un produit à bas prix et animé d’intérêt individuel peut en même temps se transformer en un être angélique et bienveillant dans l’arène politique ?  L’homo economicus décrivant l’économique ne peut se détacher de l’homo politicus qui doit décrire le politique. Le politicien, comme le consommateur et le producteur est mu par des intérêts individuels qu’il traduit en préférences, dispose d’un programme de maximisation sous des contraintes qui lui sont propres.

Ici, il faut s’entendre sur ces deux concepts car ils peuvent prêter à équivoque et conduire à des mauvaises interprétations. L’homo economicus décrit en économie l’homme rationnel, qui prend des décisions avec l’information disponible sans se tromper, c’est ce que Richard Thaler appelle l’Econs. Ses préférences sont cohérentes dans le temps, ses prévisions exactes de sorte que le paternalisme devient pour lui un non-sens. Aujourd’hui, les économistes s’accordent à dire qu’un tel humain n’existe pas, nous sommes de piètres statisticiens, nous ignorons des choses et même quand nous les connaissons nous agissons comme s’ils n’existaient pas. Richard Thaler avance que nous sommes justes des homosapiens, nous avons toujours des envies primaires que nous essayons tant bien que mal de réprimer[3]. Dans la satisfaction de ces désirs, il n’est pas forcement vrai que l’on fait toujours le bon choix comme un super homme, mais nous faisons toujours des prévisions, biaisées ou non, en fonction de nos intérêts. En disant que le politicien est égoïste nous ne disons pas qu’il est extrêmement calculateur au point de ne pas commettre d’erreurs, nous disons seulement que quand il prend une décision, il pense à lui et pas forcément aux autres.

Ces idées peuvent choquer plus d’uns, mais ne sont pas nouvelles. Déjà, Machiavel, dans le  prince, présentait le politicien comme un être amoral qui peut avoir recours à des méthodes tout aussi immorales pour protéger son royaume, Thomas Hobbes dans le Léviathan, porte les mêmes réflexions sur le politicien. David Hume est cependant le premier à faire un grand impact sur le mode de pensée occidentale car Machiavel et Thomas Hobbes ne seront reconnus que très tard et pas forcément en Europe. Dans l’essai sur la morale et la politique[4], il décrit le politicien en ces termes « il est séduit de ses intérêts importants et lointains, par l’attrait de tentations présentes, bien que souvent très frivoles. Cette grande faiblesse est incurable dans la nature humaine » Très tôt, au 18ime siècle, les Etats Unis ont compris l’importance de considérer le politicien comme il est, avide de pouvoir, à la poursuite de ses intérêts individuels. Au lieu de considérer les gouvernants et gouvernés comme une famille, Madison les imagine comme une usine. Les USA rejettent l’idée que les politiciens vont agir spontanément dans l’intérêt de la collectivité. Et donc, ils imaginent le processus électoral comme un marché où plusieurs politiciens entre en compétition pour offrir leur offre politique au peuple (demande). On peut ainsi modéliser les comportements du politique, savoir ses motivations, mais plus importants, cette modélisation permettra de lui donner les bonnes incitations pour aligner ces intérêts individuels aux intérêts collectifs avec des entités de régulations efficientes.

Le processus démocratique échoue en Hait parce que nous prêtons au politique des qualités qui ne lui conviennent pas et qu’il ne saurait disposer. Nous attendons toujours le messie qui viendra nous sauver, le politique idéal avec un patriotisme absolu. C’est inconcevable d’autant plus que l’expérience haïtienne durant ces deux siècles montre qu’un (e) tel (le) homme/femme n’existe pas. L’acceptation du politicien comme il est, les parlementaires comme des opportunistes, les présidents, ministres, maires, comme des égoïstes ne posent pas de problème, au contraire, il s’agit d’un constat réaliste qui permettra de réguler comme il faut la politique. Ainsi, la mise en place d’un processus démocratique en Haïti passera par la prise en compte de cette réalité, c’est une analyse positive du réel qui permet d’agir sur ce dernier sans se cacher derrière un voile hypocrite et penser la politique comme ce qu’il devait être et non ce qu’il est.  Cette analyse positive passe par une vision claire de la demande, car nous sommes aussi égoïstes que les politiciens, une analyse de l’offre et une modélisation des interactions existant entre eux en Haïti. Nous pourrons alors comprendre comment mettre en place des mesures de régulation efficaces. C’est ce que nous vous proposons dans les prochaines sorties de Catch Up Haïti.

Rosemond Marc Arold, économiste -statisticien, President de Catch Up Haiti.

Email: rosemondmarc94@gmail.com


[1] Observatoire Citoyen pour l’Institutionnalisation de la Démocratie (OCID)

[2] L’axe du mal haïtien, la corruption, la terreur et le Traffic de drogues.

[3] Richard Thaler,

[4] David Hume, Essays Moral and Political (1941, p 42).