Press "Enter" to skip to content

Comprendre la demande électorale en Haïti. Toujours dans le processus de rationalisation de la démocratie en Haïti

Les rumeurs concernant les gens qui acceptent mille gourdes pour voter un candidat ont indigné l’opinion publique. Certains y ont vu l’ultime preuve de la déchéance morale en Haïti, la disparition des valeurs patriotiques, d’autres le signe d’une dégradation continuelle du pays et nous sommes ainsi condamnés à élire en Haïti des malfrats, des renégats et des bandits. La question du vote par intérêt personnel est donc mal perçu en Haïti et ce pour des raisons historiques et religieuses. Combien de fois avons-nous entendu sur les ondes la Radio Caraïbes cette phrase devenue célèbre de George Orwell « Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des voleurs et des traîtres n’est pas victime !!! Il est complice ».

Dans le premier article de la série, nous avons présenté le politicien comme étant un être qui en moyenne se comporte en opportuniste. Cette analyse se poursuivra lorsque nous étudierons plus en profondeur l’offre politique. Ici nous présentons aussi le votant comme un être rationnel, qui lorsqu’il vote, pense aux avantages que va lui procurer son geste. Combien d’entre nous votent pour l’oncle ou pour le cousin éloigné ou encore pour un candidat qui nous a promis de faire avancer une cause qui nous tient à cœur ? Nous votons pour le candidat avec qui nous entretenons de près, de loin ou de très loin des relations, des affinités. Avant d’acculer celui qui prend les mille gourdes pour le vote, demandons-nous quelle différence existe-t-il entre ce dernier et un homme d’affaires qui investit des millions dans la campagne électoral d’un candidat en vue de l’obtention de juteux contrats, de subventions et de franchises douanières. N’est-ce pas là seulement une différence de degré avec bien sûr pour celui qui accepte les mille gourdes un paiement immédiat et pour l’homme d’affaire un paiement différé. Tout ceci pour dire qu’au-delà de l’idéologie et du patriotisme, nous votons par intérêt personnel.

Contre le vote pour un intérêt personnel, nombreux peuvent brandir comme argument la moralité. Cependant, deux raisons justifient l’invalidité d’un tel argument. Premièrement, la moralité est subjective, pas dans le sens où elle n’existe pas mais dans le sens qu’elle diffère d’un individu à l’autre, d’une communauté à une autre, etc. Ainsi, l’autre devient immoral à notre égard quand il n’est pas conforme à notre moralité. Ceci dit, il existe des morales qui sont transcendantales et travestissent l’humain mais le patriotisme n’en fait pas partie et ce d’autant plus que nous pouvons être Espagnol aujourd’hui et Catalan demain, ou pour rester près de nous, nous pouvons être haïtien aujourd’hui et dominicain dans cent ans en cas d’annexion. Ainsi, le patriotisme ne travestit l’humain ni dans l’espace ni dans le temps. Deuxièmement, il serait d’une violence symbolique de dire que le patriotisme serait la morale absolue. N’est-il pas moral pour un père de famille ou une mère de famille de prendre soin de celle-ci. S’il (elle) accepte mille gourdes, il est clair qu’il (elle) ne fait pas preuve de patriotisme mais il s’en sert pour nourrir sa famille. Comment pouvons-nous alors hiérarchiser les morales sans arriver à des contradictions évidentes ?

Ainsi, nous nous écartons du l’allégorie de la caverne de Platon, nous analysons la société avec ses faiblesses, ses forces et nous essayons de tirer les meilleures solutions possibles avec des hommes pas des saints et encore moins des anges. Une fois cette base établie, l’économiste peut comprendre les déterminants de la demande électorale, nous pouvons ainsi comprendre pourquoi les gens votent mais aussi pourquoi ne votent-il pas ?  Comment faire des choix rationnels dans ces conditions en Haïti ?

Après les élections consacrant Jovenel Moise président d’Haïti, les journalistes ont déclaré que ce dernier malgré sa légitimité constitutionnelle n’avait pas la légitimité populaire, ce qui fragilise grandement son mandat. Les instabilités récurrentes corroborent vraisemblablement cette thèse. Cependant, pour l’économiste, paradoxalement, ce niveau de participation est très élevé, au contraire, il diminuera dans les prochaines élections. En effet, pour ce dernier la décision de voter dépend de la comparaison entre les coûts et les bénéfices associés à ce vote. Les bénéfices renvoient à la richesse et au pouvoir que l’on peut détenir si le candidat est élu et nous le notons B. Il faut comprendre que cette notation est abstraite et peut englober le bénéfice d’un homme d’affaires, d’un syndicaliste, d’un médecin ou de celui qui accepte les mille gourdes pour le vote. A ces bénéfices s’ajoute la probabilité que le vote ait un impact sur le résultat final que nous notons pqui symbolise le pouvoir du vote. En Haïti, nous avons un système une personne, une voix, ainsi, tout le monde dispose du même pouvoir. Avec une population électorale avoisinant les 6 millions d’individus, le pouvoir du vote est p=1/6*10^{-6} .Quitter chez soi pour aller voter entraine un certain coût. Dans les pays développés, ce coût est temporel et implique seulement un coût d’opportunité de tel sorte que le temps passé dans un centre de vote pourrait être consacré à d’autres activité par contre en Haïti, il y a un risque inhérent au fait d’aller voter que nous notons C . Les gens sont souvent agressés dans les centres de vote par des mandataires, d’autres sont tués, la sécurité n’est jamais garantie dans le processus électoral en Haïti.

Au-delà de ces considérations opportunistes interviennent le civisme, le sentiment patriotique et le fait de considérer qu’aller voter représente un devoir citoyen. Ainsi pour un haïtien i le choix d’aller voter est représenté par l’inéquation

v_i+1/6*10^{-6}B_i \geq C_i

On peut dès lors comprendre les motivations des votants en Haïti. La première partie de l’inéquation décrit les avantages liés au vote tandis que la deuxième partie représente les coûts. Tout individu votera quand les avantages sont supérieurs aux coûts. La première ligne d’analyse que l’on peut tirer de cette inéquation, c’est qu’en Haïti v_i \leq C_i-1/6*10^{-6}B_i, le niveau de civisme est tel qu’il ne dépasse pas le coût net du vote. Cela ne veut pas dire que le citoyen haïtien n’est pas patriote mais que les coûts du vote en Haïti sont énormes et qu’en même temps le pouvoir attaché au vote est extrêmement faible pour lui permettre d’agir seulement selon son patriotisme. Ce n’est pas sans raison que certains ne participent pas au processus électoral en disant  que leur vote ne changera rien au résultat final. Il en résulte ainsi une faible participation aux différentes élections car la distribution uniforme du pouvoir de vote rend très faible 1/6*10^{-6}B_i et qu’en même temps le risque associé au vote est très élevé. Il y a bien sûr des exceptions en Haïti où le civisme des citoyens dépasse le coût net des élections. C’était le cas des élections de 1990 où les citoyens ont bravé les dangers pour élire leur candidat. Ce n’est qu’un cas particulier mais dans la grande majorité des cas, la tendance est ce que l’on vient de décrire.

Ces considérations nous permettent aussi de tirer des conclusions sur la stratégie consistant à offrir 1000 gourdes à des gens en échange d’un vote. Ce montant aurait été de 100 mille gourdes, cela n’aurait pas changé grand-chose, c’est une stratégie non optimale car le pouvoir d’un seul vote est tellement insignifiant qu’il faudrait 6 millions de gourdes pour ramener le facteur 1/6*10^{-6}B_i à l’unité et ceci pour un seul individu. Un politicien qui pense que mille gourde pourrait lui assurer le vote d’un citoyen se trompe lourdement et c’est la raison pour laquelle nous voyons souvent des gens se moquer d’eux après avoir pris leur argent. Reste à savoir comment voter de manière stratégique ou du moins comment rendre la demande électorale conforme à nos attentes ? Deux stratégies peuvent dès lors être appliquées.

La première stratégie se joue sur le long terme et ne garantit pas forcément une amélioration dans la qualité des choix. Il s’agit d’augmenter v_itout en diminuant C_i. En clair, il faut conscientiser les gens sur la nécessité de participer aux élections tout en leur montrant à travers des signaux clairs que les risques sont minimes. De plus, il faut faciliter le processus de vote en éliminant les opérations superflues. Cela aura pour effet de diminuer le temps qu’un individu prend pour voter aux différents bureaux de vote. Cette stratégie est attirante mais ne garantit pas la sélection optimale. Le vote en lui-même comme il se fait dans les démocraties représentatives en général et en Haïti en particulier pose beaucoup de problème. Nous y reviendrons dans une prochaine publication mais des problèmes comme la règle du choix médian ou même la façon dont les portraits des candidats sont arrangés sur les bulletins de vote ne sont pas sans conséquence sur l’issue finale des élections. De plus, le civisme ne garantit pas que les programmes proposés vont répondre aux exigences de ce dernier, le pouvoir du vote est tel que le citoyen ne dispose aucun moyen de pression sur le candidat pour l’amener à faire une offre qui pourrait améliorer la situation du pays. Ainsi un niveau élevé de civisme assure un accroissement quantitatif de la demande mais ne permet forcément la sélection idéale

La deuxième stratégie consiste à augmenter simultanément le pouvoir du vote p_iainsi que les bénéfices que cet individu peut tirer. Pour ce faire, l’individu doit intégrer une structure, pas nécessairement un parti politique, mais un réseau d’influence qui lui permettra d’accroitre significativement les bénéfices escomptés mais aussi le pouvoir du vote p_i . Pour comprendre, imaginez un homme d’affaires qui désire que son vote ait un impact. S’il reste seul dans son coin, cela n’arrivera pas et il aura le même pouvoir que tout le monde. Mais, imaginez qu’il intègre le Forum Economique du Secteur Privé s’est entendu pour voter un candidat qui lui a promis des bénéfices futurs. Dès lors, son vote prend tout son sens et il devient impératif pour lui de voter quoique qu’il en coûte. On peut ainsi réécrire l’inéquation du vote

v_i+p_{ij}B'_i \geq C_i

p_{ij}désigne le pouvoir du vote de l’individu i sachant la structure jqu’il intègre. Nous voyons bien que pour un individuile pouvoir du vote augmente substantiellement ainsi que les bénéfices qu’il tirera si son candidat est élu. Nous observons ainsi un accroissement quantitatif dans la participation électoral. Comme pour la première stratégie une condition nécessaire pour l’applicabilité de cette stratégie est la réduction drastique des couts liés aux élections. Dans ce scenario, le candidat n’aura pas à convaincre seulement une personne mais un ensemble

d’individus ayant des intérêts communs, les groupes d’intérêts. En effet, les groupes d’intérêts assurent une plus grande représentation des priorités et sont donc déterminants dans l’élaboration d’un agenda setting. Prenons exemple le fait du reproche adressé aux candidats concernant le manque de solidité des programmes qu’ils proposent et l’adoption de slogan populaire comme l’élément constitutif de leur agenda. Comme nous le verrons dans l’étude de l’offre, le programme des candidats répond exactement à la demande que nous faisons. Mais imaginons que les syndicats, les associations patronales, les associations de médias exigent un plan complet dans lequel ils verront leur avantage. Cela change drastiquement la donne car cette exigence doit de toute façon être respectée pour avoir le soutien de ce groupe d’intérêt.

Au final, il est illusoire d’affirmer que nous votons seulement par patriotisme, nous votons par intérêt, que ce soit pour des revenus futurs ou pour un projet politique qui nous tient à cœur, dans tous les cas il se fait par rapport à l’utilité espérée que ce dernier rapporte. Cette analyse nous permet aussi de comprendre pourquoi en Haïti et à dans toutes les démocraties représentatives à travers le monde, le niveau de participation diminue considérablement. Les gens s’aperçoivent de leur faible capacité à influencer le résultat final et de la diminution des bénéfices futurs de leur vote. Dans la perspective de dépasser ce constat et pour une augmentation non seulement qualitative mais aussi quantitative de la demande, deux solutions peuvent être envisagées. La première, à long terme, consiste à réveiller la conscience patriotique des gens sur le vote tout en réduisant les coûts. La deuxième réside dans le renforcement des groupes d’intérêts et les inciter à une plus grande participation dans le processus électoral, syndicats, associations de médecins, d’avocats, etc. Dans les deux stratégies, une constante demeure, il faut réduire les coûts liés aux élections en Haïti. Ainsi auront nous une demande tout à fait renforcée avec des exigences claires, précises et une capacité de pression extraordinaire. Ces conclusions sont forcément provisoires car un pan important de la demande reste encore à explorer, mais ce sera dans une prochaine sortie.

Marc Arold ROSEMOND, Economiste-statisticien, President de Catch up Haiti.

Email: rosemondmarc94gmail.com