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Corruption et violences policières en Haïti : une analyse de l’identité sociale

Il est 9h du soir, dans une noirceur familière aux quartiers défavorisés, un jeune homme court pour échapper à un groupe d’hommes armés. Ces derniers, policiers, pour la plupart ivre, murmuraient incessamment  « Kenbe misye pou nou tirel[1] ». Cette sentence fatale, loin de la constitution, des accords et conventions signés par Haïti, est prononcée dans la rue, à chaud et avec effet immédiat. Nous sommes aussi très loin du code d’éthique de la police. Nous pourrions présumer à ce moment-là, comme la plupart des haïtiens, que le jeune homme soit un voleur car nous sommes persuadés en Haïti, injustement, que les voleurs doivent être exécutés dans la rue sans jugement. Mais il n’en était rien, sa faute ? Il a osé intervenir dans une querelle entre deux policiers, deux « commandants », deux « papas », comme nous les appelons couramment, exhortant l’un d’entre eux de se calmer. Ainsi, le groupe de policiers qui accompagnait l’un des « commandants » s’est offusqué de voir « un civil » réprimander un commandant, c’est donc en Haïti passible d’exécution. Cette histoire fait partie d’un ensemble de faits et d’exactions commises par les policiers. Il ne s’agit pas d’un fait isolé mais représentatif d’un problème profond et inquiétant qui est la désagrégation de l’institution policière.

Les différentes interventions des chefs de gangs de la capitale dans les stations de radio rendent comptent de la défaillance de l’Etat en général et de la police en particulier. Personne n’est maintenant à l’abri des violences policières, qu’il s’agisse de médecins, d’avocats, nous sommes tous dans la peur d’être un jour maltraités, bastonnés, ou pire d’être tués par un représentant des forces de l’ordre ou encore dans une moindre mesure d’être rackettés par l’un d’eux.  Cette police que nous avons donné le monopole de la violence, le droit de vie et de mort sur l’ensemble de la population est incapable de protéger et servir cette dernière et peu à peu, elle devient le monstre que nous craignions que l’armée devienne.

Port-au-Prince est divisée, fragmentée en petites parties contrôlées par des gangs, parfois même par des policiers qui dès lors, sont des policiers-bandits qui se substituent à l’Etat et qui généralement ont plus de légitimité dans les quartiers que ce dernier. C’est une véritable descente aux enfers préjudiciable pour la population. Pour l’analyser, nous proposons de le faire en considérant le policier comme objet d’étude qui recherche son identité et qui s’auto-catégorise parmi les différents groupes sociaux. Le policier haïtien ne voit pas la société comme un tout homogène mais il la catégorise. Cette représentation du monde en groupes qu’il considère comme étant des exo-groupes détermine les relations qu’il entretient avec ces derniers. Ainsi, en comprenant cette quête d’identité à travers des relations groupales, nous pourrons analyser les problèmes de violences policières, de comprendre les fondements de la corruption policière et proposer des solutions adéquates.

Le policier dans une recherche d’identité sociale

Intégrer la police est maintenant devenu l’idéal de réussite de la grande majorité des jeunes dans les quartiers populaires. Le nombre de policiers qui meurent chaque année ne les effraie aucunement, ils choisissent la PNH comme ultime moyen pour se faire une place dans la société. Ce dernier point mérite que nous nous y attardions un peu. Le principe de création d’identité est essentiel dans la mesure où les actions sociales sont posées, au-delà du fait d’avoir un revenu ou un mieux-être économique, afin d’avoir une reconnaissance, avoir un nom et un certain respect. Pour paraphraser Bourdieu « les individus et les groupes investissent dans la lutte de classement tout leur être social, tout ce qui définit l’idée qu’ils se font d’eux même, tout l’impensé par lequel ils se constituent comme « nous » par opposition à « eux », aux « autres » et auxquels ils tiennent une adhésion quasi- corporelle. Ce qui explique la force mobilisatrice exceptionnelle de tout ce qui touche à leur identité »[2].

Cette construction de l’individu commence selon Tap (1988) dès son enfance dans un double besoin : celui d’être original, d’être soit même et celui d’être reconnu, de faire partie d’au moins un groupe qui nous accepte et qui reconnait cette originalité. Cette recherche constante du soi et en même temps d’une reconnaissance est la construction d’une identité personnelle, celle-ci est indissociable de l’identité du groupe. En effet, cette reconnaissance donne à l’individu la possibilité d’intégrer un groupe afin de se conforter dans son « moi » par rapport aux « autres » qui ne sont pas parmi les « siens ».

Dans la société haïtienne, se créer une identité en respectant les normes n’est pas facile car les chemins traditionnels sont de plus en plus rocailleux et sont empruntés par un grand nombre de personnes. Comme dit la maxime biblique, beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Comme chemins traditionnels et honnêtes, nous entendons ceux qui correspondent à la morale et l’éthique de la société, par exemple le fait d’aller à l’école, d’avoir un métier et après trouver un bon job et prendre soin de sa famille.  

Rien n’assure en Haïti que les gens qui empruntent ces chemins vont réussir, l’inadéquation entre l’offre et la demande tant dans le cas des universités que sur le marché du travail confirme cet argument. En effet, la plupart des élèves qui ont réussi leur Baccalauréat ne pourront jamais fréquenter l’université, de plus les écoles professionnelles n’ont pas les capacités d’accueil pour former ceux qui veulent exercer un métier technique. Plus tard, après l’université, trouver un travail se révèle extrêmement difficile. Dès lors, suivre le schéma traditionnel est de plus en plus difficile et n’attire plus les jeunes. La mobilité sociale grâce au parcours académique ou professionnel n’est plus sûre dans ce pays. De même, l’explosion actuelle de l’entreprenariat ne constitue pas encore une alternative sûre dans la mesure où les conditions que nécessite sa mise en œuvre dépendent d’un ensemble de facteurs incitatifs qui ne sont pas les priorités de cet Etat irresponsable, tentaculaire et corrompu. De ce fait, intégrer les forces de police représente l’une des dernières et rares possibilités pour le jeune de se faire une place dans cette société de manière honnête.

Ainsi, se créer une identité sociale est un facteur non négligeable dans l’analyse du policier car les jeunes qui vont le devenir ont pour la plupart connus la faim, la précarité, le manque de respect et d’estime dus à leur position sociale. La situation des jeunes en Haïti se dégrade de jour en jour et pas uniquement sur le plan économique. Dans les quartiers populaires, il devient de plus en plus difficile de s’échapper du cercle vicieux de la misère, les jeunes sont pris dans une sorte de trappe qui les empêche de connaitre ce déplacement social que promet l’école.

En occupant la fonction de policier, le jeune se crée une identité, un nom et par corollaire un respect. Il fait partie d’un groupe social avec qui il partage un engagement émotionnelle commun, celui de faire partie de ceux qui font respecter la loi, le maintien de l’ordre et la sécurité publique. C’est l’analyse des groupes sociaux que nous proposent Tajfel et ses collaborateurs[3] et elle est fondamentale dans l’analyse du comportement du policier. Car, nous supposons que le policier haïtien voit le monde à travers le prisme de la catégorisation sociale. Il différencie le monde en plusieurs groupes. Les civils ordinaires, c’est-à-dire ceux qui n’ont aucun pouvoir, aucun monopole, ni économique ni de la violence. Il peut s’agir d’une commerçante, d’un étudiant, d’un professeur ou même d’un professionnel n’ayant pas grosse fortune. Le deuxième groupe qu’il considère est celui des Bandits, les civils qui eux détiennent une capacité de terreur. Ensuite, vient le groupe formé de policiers et l’institution policière. Finalement, il existe un autre groupe qui eux ont de l’argent, qu’il considère tout aussi comme des chefs car ils ont beaucoup d’influence du fait de leur position économique.

Les relations qu’entretiennent les policiers et le groupe des « civils ordinaires », s’ils sont extrêmement importants, ne feront pas partie de notre analyse. En fait, les conséquences négatives de ces relations proviennent des relations avec les autres groupes. S’il est vrai que pour la plupart du temps, les conséquences concernent directement le groupe des « civils ordinaires », la relation qui lie les deux groupes n’est pas à priori conflictuelle.   Quant au groupe composé de gens avec une position économique ou qui détiennent une influence politique, nous l’écarterons à cause de la grande hétérogénéité qui la caractérise. En effet, on peut considérer un député, un sénateur ou même un simple citoyen avec une rémunération intéressante et ayant la capacité d’aider le policier lorsque celui-ci fait face à des besoins financiers. De plus, pour chacune des personnes de cette catégorie le policier noue une relation très différente. Cette grande variabilité dans les types de relations très difficile la prise en compte ce groupe dans cette série de publication.

Dans les prochaines sorties de cette série consacrée à l’analyse de l’institution policière, nous verrons les relations malsaines qui existent entre les bandits et les policiers dans les quartiers populaires. Nous présenterons aussi la dynamique qui sous-tend la création des policiers bandits. Après, nous analyserons les rapports existant entre le policier et l’institution avec des outils de la théorie économique. Nous devons préciser dès le départ que le but de cette série n’est pas une de crédibilisation de la police, ce serait un manque de rigueur scientifique incroyable de notre part aux vues des grandes améliorations dans la PNH. Il est important de souligner que depuis sa création en 1995 jusqu’à aujourd’hui, de nombreux progrès ont été réalisé, depuis la professionnalisation, l’intégration de plus en plus des femmes, le recul des anciens militaires dans l’administration de la PNH, ces progrès sont donc très encourageants. Pourtant, il reste encore un vaste chantier pour lequel nous devons dresser un plan d’action solide qui passe par une identification précise des problèmes.

Marc Arold ROSEMOND, Economiste-Statisticien, President de Catch Up Haiti.

Email: rosemondmarc94@gmail.com

Bibliographie

Tajfel, H. and Turner, J.C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In S. Worcheland W. Austin (Eds), The social psychology of intergroup relations (pp. 33-48). PacificGrove, CA/ Brooks/Cole.

Tajfel, H. and Turner, J.C. (1986). The social identity theory of intergroup behavior. In S.Worchel and W. Austin (Eds), Psychology of intergroup relations (2nd ed., pp. 7-24).Chicago: Nelson-Hall.


Tap, P. (1988). La société pygmalion ? Intégration sociale et réalisation de la personne. Paris : Dunod


[1] « Attrapons le, tuons-le » 

[2] Bourdieu, 1980, p.69

[3] Tajfel, H. and Turner, J.C. (1979), Tajfel, H. and Turner, J.C. (1986).