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En quoi le tiers-monde qui réussit nous interpelle ?

Bien qu’elle puisse paraître irréaliste, la question de l’émergence d’Haiti reste un débat assez sérieux pour nos économistes et nos décideurs publics. Cet objectif qu’on a bravement inscrit dans notre fameux Plan Stratégique de Développement d’Haiti (PSDH) après 2010, se confronte à ce que les économistes appellent depuis Malthus, le ‘’Cycle malthusien’’, à savoir une période où la population croît beaucoup plus vite que la production. De 2013 à nos jours, même avant, notre économie fait face à cette pathologie qui autrefois intriguait les économistes dits classiques. On connait pour cette période un taux de croissance moyen aux environs de 1.4 %, tandis que celui de la population est de 1.5%. Cela signifie tout simplement que le pays est incapable de faire face aux besoins réels de sa population ou que le pays s’enfonce davantage dans le sous-développement. Cela crée, non seulement une vague de migration vers les pays de l’Amérique du Nord et latine mais aussi une urbanisation inédite qui ne traduit aucunement le progrès de la population haïtienne en termes de bien-être. Est-il possible de se guérir de ce mal ? Comment les pays développés (…). Non pas seulement les pays développés, comment un tiers-monde, à la fois comme nous et très différent de nous, a pu le faire ? Pourquoi seul Haïti reste verrouillé dans un sentier de sous-développement et pauvreté abjecte dans l’hémisphère Occidental? En quoi le tiers-monde qui réussit nous interpelle ?

En effet, malgré la pression conjointe de la mondialisation et des institutions internationales, le FMI en tête, certains pays dits émergents d’Asie, et dans une certaine mesure d’Amérique latine et d’Afrique, ont réalisé d’énormes progrès qui leur permettent de créer des emplois rémunérateurs et de mobiliser les ressources nécessaires pour améliorer la qualité des services publics (santé, éducation..) au bénéfice de leur population. Ces expériences nous enseignent qu’en dépit de l’impérialisme, ceux qui le veulent vraiment peuvent s’en sortir. Elles nous permettent de faire la connaissance d’un tiers-monde qui réussit, qui s’est développé et qui se développe toujours, pendant que nous en Haïti, nous peinons à résoudre les problèmes primaires du capitalisme industriel.


Le secret de leur succès peut se résumer en un modèle fondé sur deux hypothèses incontournables à tout processus de progrès. La première c’est l’hypothèse ‘’institutions matters’’, qui veut que le mode de gouvernance à la fois dans la sphère publique que privée, soit basé sur une combinaison de distribution de pouvoir, de transparence et d’éthique. Cette hypothèse fait des institutions des biens meubles des communautés d’intérêts. Elle veut qu’on comprenne, et cela est majeur, que nous devons nous focaliser sur la justesse et l’intelligence de la norme au lieu sur celles des hommes et des femmes. Il est donc central, dans une société qui désire progresser de construire stratégiquement les institutions, d’obliger à ceux qui les mettent en exécution d’y adhérer, et les bons hommes ou les bonnes femmes viendront. La deuxième hypothèse est la ‘’culture matters’’. Elle signifie que le mouvement de modernisation dans les pays qui ont ouvert la voie, ne sont pas si simple, il est inscrit dans la culture de ces pays, donc qu’il est impossible d’être copié sans être dévié. Cette hypothèse veut que les références les plus modernes en termes de techniques et de management prennent chair par l’entremise locale. Elle requiert une union intime entre la dimension moderne et la dimension traditionnelle dans toutes les activités productives de la société. L’hypothèse ‘’culture matters’’ induit l’adhésion entre la modernité et le personnel qui la met en œuvre. Elle est la clé du progrès technique endogène qui va booster la croissance, de facto, le développement. ‘’ Culture matters’’ permet de dépasser la pensée unique d’une voie universelle de l’excellence économique, elle réinvente le capitalisme pour chaque culture, sans opposer à un conservatisme borné, un fondamentalisme modernisateur comme nous le faisons souvent en Haïti.

Cette dualité, chère aux ‘’Chicago boys’’, a causé beaucoup de maux aux pays qui l’ont cautionnée dans les années 90. Au lieu d’être une thérapie, elle a plutôt laissé misère et rancœur. Elle a renforcé les arguments de ceux qui dans la périphérie, aiment culpabiliser l’étranger (comme c’est le cas en Haïti). Toutefois, des pays comme le Japon (après 1945), la Chine, le Singapour, la Corée-du-Sud, l’Inde et dans une certaine mesure le Brésil, le Mexique, le Chili, l’Afrique du Sud, le Botswana, l’Ile Maurice, le Swaziland etc.…sont des ‘’Backwards nations’’ à succès. Ce ne sont pas les meilleurs élèves du FMI comme le Mali par exemple, ou ses pires ennemis aussi comme la Corée du Nord, ce sont de préférence des nations qui ont trouvé une alchimie entre deux dimensions que généralement les intellectuels en Haiti opposent, à savoir le moderne et le traditionnel. Pensons par exemple au rapport Oyabun Kobun (père-enfant) qui fait la grandeur des entreprises japonaises qui va au-delà des rapports syndicaux de l’Occident, par lequel dans l’administration privée ou publique, l’employé ou le fonctionnaire, parce qu’ils sont japonais, s’identifient comme l’enfant du patron ou de l’administration plutôt qu’un agent en interaction stratégique.

L’essentiel pour nous en Haiti, n’est ni d’importer des modèles techniques et managériaux étrangers que nous appliquerons sans tenir compte de la culture des gens et du coup construire ex nihilo une sorte de contre-société, ni de prendre le prétexte d’un haïtiannisme véreux pour s’opposer à toute forme de référence, mais de trouver le juste équilibre entre le local et la référence. En ce sens, il est d’une importance colossale de construire des canevas intelligents et adaptés au contexte local pour ceux qui interviennent dans les différents secteurs de la vie socio-économique haïtienne. C’est à ces conditions que les investissements faits dans le tiers-monde qui réussit ont pu créer des effets de capacités, c’est-à-dire modifier réellement le stock de capital de l’économie, pour au final contribuer à la croissance.
C’est ainsi que le capitalisme a pu réaliser pour ces gens de la périphérie ou est en train de le faire (Comme en Rep. Dominicaine maintenant), ce qu’il a fait pour les gens du Nord. Le capitalisme, tel qu’il a réussi dans les pays du Nord, est impossible de réussir dans ceux du Sud sans être relativisé suivant les spécificités culturelles du Sud. Ce modèle, pour caricaturer l’économiste péruvien Hernando De Soto, s’inscrit dans le subconscient de l’Occident. Il représente son trait caractériel le plus expressif, et le Sud qui réussit le comprend bien.

La problématique de l’émergence de l’économie haïtienne doit, d’un côté, prendre en compte la mise en place stratégique de bonnes institutions afin de ne plus compter sur des hommes ou des femmes, prétendus héros et patriotes, car partout et toujours, ils ne sont pas assez intelligents pour prendre la responsabilité de maximiser le bien-être collectif et même s’ils en avaient la faculté, ils sont trop opportunistes pour le faire. D’un autre côté, elle doit prendre en compte l’invention d’une forme particulière de capitalisme, dont les fonctionnements techniques et managériaux soient axés sur une combinaison de la référence et du local.
L’urgence de l’heure en Haïti, est celle de l’intelligence de la norme et de la capacité d’asseoir sur notre culture de peuple un mouvement modernisateur. Le tiers-monde qui réussit nous interpelle de donner au capitalisme la possibilité de réaliser pour nous, ce qu’il a réussi pour les autres pays développés. Une société de prospérité, qui engendre des opportunités pour ses fils et ses filles, en toute universalité. Cela doit passer à la fois par les institutions et la culture, en d’autres termes à la fois par les institutions formelles (en ciblant la corruption, le gaspillage, le cronisme, les oligopoles, la bureaucratie régionaliste ect..) et informelles (en ciblant le rétrograde de l’ultranationalisme). Il ne faut pas tout simplement une incrémentation des innovations, mais que ces dernières soient en adéquation aux caractères haïtiens, afin de tendre notre façon de vivre vers l’efficacité économique et sociale. Dans le cas contraire, c’est-à-dire en gardant le statut quo, on traitera à l’avenir ce tiers-mode d’impérialiste, de colonisateur, tout en oubliant qu’autrefois, il était comme nous et souvent, pire que nous.

Johnny JOSEPH,Applied Economist, Vice President de Catch UP Haiti

Email: johnnyjoseph92@gmail.com