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Le glas de l’économie politique a sonné

Dans un contexte socio-politique sans précédent, alors que le lock[i] semble atteindre le cœur de notre économie, la société haïtienne se divise, s’étrangle, se perd et se meurt. Aux abois, la population ne sait à quel saint se vouer pour contrecarrer l’inflation et le chômage. L’insécurité s’installe en maître, des caciquats modernes (Sandra Jean-Gilles) se créent et la nation en périt. Les réflexions profondes sur notre lendemain se font rares ; elles tendent à disparaître. En réalité, nous semblons ici oublier que les remèdes aux maux du monde réel se développent grâce aux théories et pratiques scientifiques. Ici, tout est négligé, marginalisé, piétiné, oublié. Les diverses facultés de l’UEH semblent être des épaves perdues au fond de l’abîme. Les universités privées connaissent des crises sans précédent. Nous coulons. Pourtant les questions que l’on se pose maintenant ont longtemps déjà été répondues dans d’autres sociétés. Les formules ne sont plus à l’invention.


D’Adam Smith à Stiglitz en passant par Keynes, de Guillaume le conquérant à Hitler en passant par Machiavel, de Saussure à Chomsky, la science n’a cessé de fournir des réponses aux questions sociétales les plus indomptables. La Chine, le Brésil, l’Afrique du Sud ont entrepris des réformes afin de rehausser l’état de leur économie pour s’affirmer. Plus près de nous encore (dans le temps et le contexte anthropo-social évidemment), le Nigéria s’en sort avec toute la controverse démographique et linguistique qu’on lui connaît. Entre l’échafaudage idéaliste que veulent offrir certains qui se disent de gauche et l’entêtement acharné des extrémistes de droite, se dresse une lueur de vérité scientifique pouvant composer avec la politique et l’économie. Bien qu’il est essentiel de distinguer la politique économique et l’économie politique, nous faisons ici référence à cette dernière. En vérité, nous avons l’urgence des hommes de science, nous avons le besoin des instrumentalistes de l’économie politique.


Si nous suivons Daniel Hausman, nous verrons dans les instrumentalistes des économistes qui ne se bornent pas à la démonstration théorique mais qui prédisent et contrôlent les phénomènes en usant de modèles. Bien que pour ce dernier, par ce fait, ils se soustraient pour partie à l’exigence scientifique qui enjoint à la recherche de la généralité, nous devons comprendre que les exigences de ce temps ne nous permettent pas de nous seoir aux palabres incessantes, laissons cela aux praticiens des sciences dites « totalement morales ». A ce titre, John Stuart Mill établit un distinguo : les sciences physiques traitent uniquement des lois de la matière tandis que les sciences morales s’occupent à la fois des lois de la matière et de l’esprit avec une certaine dépendance des sciences morales. Citons : « la plupart des sciences morales présupposent la science physique; mais rares sont les sciences physiques qui présupposent une science morale ».

John Stuart Mill, en adéquation avec Hausman, avance que l’économie pour être une science « ne peut être un recueil de règles pratiques », elle doit établir des lois que le praticien utilisera avec art. Il note à ce propos que « L’Économie Politique, par elle-même, ne dit pas comment rendre une nation riche ; mais toute personne qualifiée pour juger du moyen de rendre une nation riche doit d’abord être économiste politique ».

Avant de poursuivre, attardons-nous sur ce qu’est l’économie politique.

J.-B. Say définissait ainsi l’économie politique :

« Exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses ».

Une  définition critiquée pour le seul usage du terme richesse qui élimine, par matérialisation, l’essence de l’économie classique : l’homo oeconomicus. En réalité, les biens matériels ne sont pas l’objet direct de l’économie qui reste une science humaine et sociale. En 1615, quand Montchrétien a fait usage de l’expression pour la première fois, il voulait en fait montrer le besoin pour les économistes de ne point se soucier uniquement des agents premiers : les ménages ; mais de s’intéresser à l’administration générale de la cité. L’adjectif « politique » devait indiquer qu’il s’agissait des « lois de l’économie de l’Etat. Adam Smith disait (Introduction au livre IV de la Richesse des nations) : « L’économie politique, considérée comme branche de la science de l’homme d’Etat et du législateur, se propose deux objets distincts : d’abord de fournir à la nation un abondant revenu ou de larges moyens de subsistance, ou plus exactement de mettre la nation en mesure de se les procurer à elle-même; en second lieu, de pourvoir l’Etat ou la communauté d’un revenu suffisant pour rémunérer les services publics. Elle a pour but d’enrichir à la fois la nation et le souverain. »

Dans un contexte purement démocratique, il va falloir éliminer le souverain mais au final nous allons retenir que l’économie politique a pour objet véritable les intérêts matériels, les richesses des sociétés. Elle vise la bonne gestion des ressources de l’Etat aux fins d’un mieux-être collectif.

Bien que pour certains, elle est du domaine de la sociologie, nous accordons ici une attention toute particulière aux approches qui la détachent des sciences exclusivement morales afin de mieux composer avec des sciences physiques  (Mathématiques et Statistique entre autres) pour faciliter les formulations régulatrices pour la bonne gestion des richesses de la cité.

M. Frédéric Passy écrivait à ce propos : « Lorsque nous nous faisons sur les conditions de la vie économique des idées fausses ; lorsque nous ne nous rendons compte ni de la façon dont se forme la richesse, ni de la façon dont elle se conserve ou se perd ; lorsque nous ne comprenons ni la nature ni le rôle du travail, du capital, des machines, du commerce ou de la monnaie ; lorsque nous nous figurons, comme il est trop facile de le faire sur de premières apparences, que l’on peut à volonté, par la force (ou par la loi, qui n’est qu’une des formes de la force), modifier d’un instant à l’autre la richesse d’une société et en donner à chacun une part à sa convenance ; lorsque nous ignorons, en un mot, qu’il y a des lois naturelles de ces choses et que l’accroissement de la prospérité commune ne s’obtient que par le développement naturel des activités individuelles mieux dirigées, nous sommes à la merci de tous les mirages de l’alchimie sociale, et fatalement nous devenons les artisans de notre propre malheur ou les fauteurs du malheur d’autrui. »

Nous nous attardons sur cette citation afin de questionner les choix des autorités gouvernementales. Nous ne prétendons pas que nous autres étudiants, licenciés, maîtres ou même docteurs ayons réponse à toutes les questions mais, comme ailleurs, nous sommes forgés comme des armes intellectuelles pouvant contribuer à la construction de l’édifice national tant scandé par certains propagandistes d’ici. Point n’est question de payer des sommes astronomiques à des étrangers à titre de consultant pour chaque projet/programme, investissons dans la formation interne et propulsons ceux qui savent effectivement lier les théories aux causes pratiques. Les grandes décisions de l’État ne doivent point provenir d’un coup de tête, émotion manifeste d’un amateurisme illimité mais de travaux scientifiques sérieux.

Nous nous demandons si cela est déjà arrivé qu’un spécialiste du domaine ait atteint un poste important au niveau de la gestion de l’Etat ; et si tel a été le cas, a-t-il su mettre au profit de la nation les notions acquises durant son temps d’études.

L’histoire nous montre qu’après des événements d’envergure, les plans stratégiques qui accompagnent les aides de l’étranger donnent de bons résultats. Ainsi l’Europe a pu redorer son blason grâce au plan Marshall et le Japon grâce au plan Dodge. Pourtant après le séisme du 12 Janvier 2010, les dons et les investissements directs étrangers ont pullulé sur le territoire national mais rares sont les plans d’actions élaborés qui sont soutenus par des évidences scientifiques. L’importance de la prise en compte des évidences scientifiques résident dans l’identification des meilleures stratégies à adopter pour répondre de manière efficiente au problème donné. Nombreux sont les forums organisés, servent-ils vraiment de plateforme de production de solutions efficaces ou de palabres alimentant le règne de l’insouciance et de la résignation ?

La Chine a défié la théorie malthusienne en se servant de sa démographie comme outil de développement et en faisant du facteur travail la clef de sa productivité. Elle a aussi défié Rostow en ne suivant pas forcément son schéma prédéfini selon le modèle occidental. Pourtant nous nous plaignons de la taille de notre population alors que la pyramide des âges est embellie par la jeunesse de cette population : force de travail pas ou mal exploitée.

Cependant, cette même Chine s’est servie du libéralisme au sens Ricardien pour envahir le marché mondial (et américain en particulier). Il en est déductible que nous ne pouvons pas nous passer du commerce mondial. Tout comme ce même pays fut l’un de ceux qui ont le mieux appliqué les principes du protectionnisme. De ce fait, une conciliation entre les théories ricardiennes, marxistes (Raul Prebisch[ii] et Samir Amin[iii]) et les théories de développement humain (Armatya Sen) semble idéale pour l’atteinte de nos objectifs. Trois étapes semblent donc se profiler.

Une simple application de la théorie ricardienne pourrait nous faire profiter au mieux des échanges avec la république dominicaine et pourrait aussi nous faire jouir des nombreux avantages qu’offre l’intégration régionale de la CARICOM. Savoir quoi et quand produire, savoir à qui offrir ou plutôt déterminer les besoins de nos partenaires et s’en servir pour rééquilibrer notre balance commerciale déficitaire depuis des décennies seraient le A de l’ABC. A cela est nécessaire une bonne compréhension/application de certaines théories du développement : le capitalisme nationaliste précisément. Cette tendance promeut une industrialisation locale poussée par l’Etat qui s’assure également de protéger les industries naissantes jusqu’à maturation ; laquelle protection vient des choix de politique extérieure et commerciale. Prebisch l’a bien démontré avec son fameux desarrollismo ; l’industrialisation doit prévaloir sur l’agriculture traditionnelle. Le Libéralisme doit être limité en ce sens que l’Etat ne doit pas perdre de vue ses principaux objectifs. La théorie de la dépendance ne prône pas l’exclusion du marché mondial mais elle met en évidence les trous noirs rodant tout près et proposent des solutions alternatives.

Une fois bien assise sur la table des échanges, il sera question de s’assurer que la richesse créée soit bien utilisée, bien répartie. Que ce soit en termes de services fournis à la population ou en termes de redistribution (pensionnat et assurance), l’équilibre doit se faire de façon à réduire les inégalités et à créer plus d’opportunités. C’est ici qu’intervient Armatya Sen et sa fameuse théorie des capabilités.

Comprenez donc qu’ici, nous ne quémandons pas l’attention d’une quelconque autorité ; elles ne sont que factices de toute façon ; nous voulons plutôt mener une noble plaidoirie afin de propulser nos chercheurs à s’investir davantage dans la cause nationale. Peut-être arriverons-nous à sortir la terre dessalinienne de ce marasme socio-économique.

Ce qui est sûr, c’est que nous devons tourner le dos, le plus rapidement et le plus fermement possible à la médiocrité et offrir la chance à la science de servir la cause nationale.

Frantzy Fene; Economiste, Linguiste

Email: frantzyfn@gmail.com

Sources et Références

Antoine de Montchrétien, Traité de l’économie politique, 1615.

Mohamed H. Dowidar, l’Économie politique, 1981.

Rostow, Les étapes de la croissance économique, 1960.

http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=2620

http://www.cosmovisions.com/economie.htm

https://www.cairn.info/l-economie-politique-une-science-sociale–9782707108968-page-15.htm?contenu=resume#

https://www.universalis.fr/encyclopedie/chine-economie/2-le-decollage-de-l-economie-chinoise


[i] Terme très répandu décrivant les événements de protestation contre le pouvoir de Jovenel Moise en Haïti durant la période du 6 au 8 Juillet 2019. Par extension, il désigne le ralentissement des activités quotidiennes.

[i] Economiste Argentin, président de la CEPAL, développeur de la théorie de la dépendance

[ii] Economiste Franco-Egyptien, il élabore la théorie du développement mettant emphase sur la dichotomie Centre/Périphérie