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Lutter autrement contre la pauvreté en Haiti : mieux comprendre le capital

‘’There are no poor people, there people living in poor places ‘’ Lant Prichett

Depuis la création de notre grande nation, nous avons toujours eu des problèmes d’ordres politiques et institutionnels qui nous empêchent de nous mettre sur un véritable sentier de prospérité. Les vertus de l’économie politique telles que la productivité, la spécialisation et le libre-échange, qui ont fait le bonheur de l’occident, bonheur traduit par l’expression ‘’ Big Boom’’ de l’historien américain Dreïde McClausky, n’ont jamais été durant toute l’histoire d’Haiti, une culture de masse. Il faut rappeler, et cela est d’une importance majeure, que la grande divergence causée par ce ‘’big boom’’ entre un centre développé et une périphérie sous-développée, est d’abord une divergence en termes de la qualité des institutions économiques et politiques.

En effet, les institutions économiques et politiques peuvent être, selon les économistes Daron Acemoglu et Simeon Johnson dans leur célèbre ouvrage ‘’why nations fails’’, soient extractives, dans le sens qu’elles sont uniquement disponibles ou mobilisables pour un nombre restreint de la population, ce qui leur permet d’être mieux resauté et leurs biens plus fongibles que la grande majorité qui se paupérisent dans l’extralégal. Soient inclusives dans le sens qu’elles permettent à la majorité de vivre en réseau, de bénéficier des services publics de base et leur offrant un environnement institutionnel qui facilite l’entreprenariat. Le design et l’application de ces institutions par le biais de politiques publiques adéquates détermine à leur tour le type de capitalisme qui existe dans un pays. Ils disent pourquoi l’énergie potentielle qui se trouve dans les biens a été dans une infime partie du monde explosée en capital et dans la bonne majorité, elle reste latente. Ils permettent de comprendre le fossé qui existe entre pays pauvres et pays riches, entre la Corée du Sud et la Corée du Nord, entre le Botswana et le Zimbabwe. Bref, ça permet de comprendre le fossé entre des systèmes d’organisation socio-économiques basés sur la recherche de rente (rent-seeking) et la liberté économique (Baummol, Litan et Schramm. Good capitalism, bad Capitalism and the economics of growth and prosperity 2007).

Dans toute l’existence de la société haïtienne, même avec l’empereur, il a toujours été question d’institutions de type extractif, où l’inégalité en termes de revenus entre les différentes couches de la population n’est que l’épiphénomène d’un phénomène plus structurel qui est l’inégalité en termes de droits de propriétés et de transaction. L’économie haïtienne est ainsi divisée entre une économie où le capital va plus loin que sa simple description physique, c’est-à-dire son potentiel économique et social est fixé par la loi (titre, contrat, registre etc.), lui rendant assez resauté et fongible pour pouvoir attirer l’épargne nationale, et une économie qui fonctionne dans l’extralégal, dont le potentiel capital et les efforts entrepreneuriaux sont étouffés par les multiples coûts de l’informel. Le processus d’accumulation de capital tant nécessaire à la réduction de la pauvreté n’existe que dans la première économie ou du moins il y est beaucoup plus explosif, créant ainsi une sorte de dualisme, néfaste aux deux économies ou à l’ensemble de l’économie nationale. Ainsi, c’est dans la seconde économie, communément appelée informelle ou extralégale, caractérisée par des biens physiques non transformés en capital (capital-mort) que se trouve la grande majorité de nos pauvres (EEEI, 2007).

Ces pauvres, je le défends, le sont surtout non pas parce qu’ils n’ont rien du tout ou parce qu’ils ne sont pas assez entrepreneurs, ils sont pauvres parce qu’ils sont victimes de ce que les économistes néo-institutionnels appellent ‘’the legal failure’’. Ils sont d’abord pauvres en droits, pauvres en transaction, en réseau et en information. Les biens physiques dont ils disposent ne sont pas registrés et protégés par un système de droit de propriétés qui leur permettront d’entrer dans des transactions impersonnelles pour diminuer les coûts de leurs activités. Leurs maisons, leurs terres ne dépassent pas leurs simples expressions physiques pour être considérées comme étant du capital. Ils ne bénéficient pas de ce processus de conversion de biens en capital, de capital-mort en capital-vif que seul la loi, plus précisément les droits de propriétés et de transaction, peuvent accomplir. Ils ont des activités mais pas d’entreprises, des biens mais pas de propriétés, car la propriété qui est le socle du bonheur des occidentaux et de nos riches haïtiens, n’est pas uniquement une chose physique qui peut être photographiée, mais l’expression légale d’un consensus économique à propos de ces biens.

Quand nos compatriotes, pauvres qu’ils étaient, émigrent vers les pays développés, les institutions mises en place par ces pays, les absorbent au sein d’un système de propriétés et de transaction qui leur rendent fongibles et responsable (accountable). Cela leur permet de créer des valeurs ajoutées dans ces économies. Ce sont toujours les mêmes personnes mais avec la différence que tous ce qu’elles entreprennent sont formellement supportés, documentés et socialement reconnus. La documentation formelle des biens, des hommes et des activités dans une économie, permettent de renforcer l’identité et la confiance entre agents, de réduire les incertitudes liées aux transactions, d’établir des relations impersonnelles, donc de produire et de transférer des valeurs à grande échelle.

Faire de même en Haiti est bien envisageable et possible. Il nous faut des politiques publiques qui visent à étendre sur la grande majorité les documentations formelles qui inciteront tous à produire, investir et coopérer. C’est en ce sens qu’Hernando de Soto voit d’abord dans le droit  une technologie. De l’historien français Fernand Braudel, il a emprunté le concept Bell-jar, pour traduire tout espace économique et social dont les droits de propriétés et de  transactions sont protégés par la loi, et les agents sont en parfaite réseau pour allouer de manière efficiente leurs ressources afin de faire exploser l’énergie dormante qui s’y trouve.

Pour les amoureux des chiffres, notons que le think tank péruvien (Institut para Liberdad y Desarollo), présidé par Hernando de Soto a réalisé une étude sur le capital-mort en Haiti en 1995, rendue publique en 1998 lors de la parution de son ouvrage ‘’the mystery of capital’’. Ils ont repéré  que 68% des citadins et 97% des ruraux vivent dans des maisons qui n’ont pas de titre légal bien défini. L’ILD a estimé à 5.2 milliards de dollars US, l’ensemble du capital-mort du pays selon leur méthodologie qui était d’ailleurs restreint à un nombre de biens physiques. Le contexte était tel qu’à l’époque cette somme était estimée à 4 fois la valeur de la somme du total de toutes les compagnies qui opèrent légalement dans le pays, 9 fois la somme de tous les capitaux possédés par l’Etat et 158 fois la valeur de tous les investissements directs étrangers reçus par le pays depuis son histoire. Nos pauvres sont-ils donc physiquement pauvres ou légalement pauvres ? Doit-on toujours continuer avec l’inefficace stratégie de lutte contre la pauvreté qui utilise souvent des allocations dérisoires ou inefficaces et l’aide extérieur (ONG-isation) ? Ne  serait-il pas meilleur pour nos pauvres de les intégrer dans un environnement institutionnel favorable au marché et aux transactions notamment en sécurisant leurs droits économiques ?

Des études réalisées par Honohan (2004) et le think tank libertaire américain, Atlas Society (2018), ont respectivement montré qu’une variation de 10 points du ratio du crédit privé par rapport au PIB réduit la pauvreté de 3% et qu’une variation de 5 points de l’indice Doing Businees réduit aussi la pauvreté de 1 point de pourcentage.  Pour pouvoir bénéficier de ces opportunités économiques et financières les  droits pauvres haïtiens et leurs transactions doivent être renforcés et protégés par une bonne technologie juridique qui existe uniquement au sein du bell-jar haïtien.

Il est urgent d’intégrer la grande majorité de la population et leurs avoirs dans un seul et unique système de propriété, leur donnant les moyens légaux nécessaires pour coopérer, resauter et pour accomplir des transactions financières et économiques qui libéreront l’énergie potentielle de leur capital-mort. Nos pauvres sont d’abord pauvres de transaction, et seul le capitalisme entrepreneurial (type 4 selon la classification de Baummol, Litan et Schramm), basé sur la liberté économique, la liberté financière pour tous et la libre concurrence peut leur apporter des solutions durables.



Johnny JOSEPH Applied Economist, Vice President de Catch up Haiti.

Email:johnnyjoseph92@gmail.com