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Policiers, bandits et policiers bandits dans les quartiers populaires : Une cohabitation malsaine

Dans le premier article concernant la corruption policière et la descente aux enfers de cette institution qui pourtant a déployé beaucoup d’efforts ces dernières années, nous avons posé le problème d’identité du policier. Ce dernier conçoit le monde en le catégorisant et entretient du même coup des relations spécifiques avec chacun de ces groupes. Le premier groupe avec qui le policier détient des relations est celui des bandits, et avec ce dernier, il existe une cohabitation malsaine dans les quartiers populaires. Sur ce point, le policier n’a pas vraiment le choix ou celui-ci devient pour lui très difficile. Pour comprendre ce phénomène, il faut se faire une idée précise des quartiers populaires et comprendre les relations de pouvoir qui y existent.

Dans les quartiers populaires, ce sont les bandits qui commandent, ils garantissent la sécurité de la zone, quelquefois ils créent des emplois par leur lobbying pour l’implémentation de projets communautaires. Dans ce cas-ci, le bandit choisit les personnes qui y travaillent, il détermine les conditions de travail, il fixe le salaire et c’est par lui que doit passer tous les matériaux nécessaires aux projets. Il s’érige ainsi en responsable des affaires sociales et du travail. Par ailleurs, il garantit la sécurité de la zone, sans le bandit la population serait livrée en pâture aux chefs de gangs des autres zones. Cependant, ces actions ne sont pas posées par affection pour la population ou par un sentiment patriotique mais pour éviter toute dénonciation et toute collaboration avec la police ou les autres chefs de gangs.

Le pouvoir du Bandit dépasse de loin celui des autorités locales comme les CASEC, ASEC et délégués de ville car ils ne détiennent pas pour le menacer la capacité de mettre celle-ci à exécution.  Il y a ainsi un effet de substitution entre eux et l’Etat et dès lors, le bandit n’est ni un mal à éradiquer ni une cible à abattre. Il devient un élément du social avec certes ses externalités négatives mais que nous finissons par accepter. Cette situation est entretenue par ceux qui utilisent les bandits, qui leur fournissent armes, munitions et autres équipements, ainsi le policier ne peut plus tenir tête aux bandits et ne peut que se plier et faire face aux risques de se faire tuer.

Précisons ici un point crucial. Les bandits ne sont pas des leaders communautaires ni des agents de développement, ils sont des éléments d’un système qui est contre tout développement économique. C’est même dangereux de les considérer ainsi car le développement tel que nous le concevons est un système qui permet la croissance des capabilités pour reprendre l’expression d’Armatya Sen. Le bandit établit dans les quartiers populaires un système de terreur, empêche le fonctionnement des écoles, enrôle le maximum de jeunes dans son gang par tous les moyens, chantage, menaces de mort, etc.  Il n’y a donc pas de développement sur le plan personnel dans ce genre de scénario. Lorsque ceux que nous appelons agents de développement entravent le développement personnel des jeunes, violent les femmes du quartier qui refusent de les accorder leurs faveurs, en quoi est-ce qu’ils sont des leaders communautaires ? De plus, il est rare de trouver un bandit qui n’est pas en conflit avec d’autres gangs, comment dès lors imaginer qu’ils puissent un jour servir à des fins développementistes ?C’est là une pure démagogie et un moyen pour celui qui utilise le bandit de l’embellir afin de maintenir ces assassins dans une société où le crime devient la norme

Un argument simpliste consisterait à avancer que l’individu qui devient un bandit n’a guère le choix, que c’est le système qui l’y oblige. Plusieurs raisons expliquent la faiblesse de cet argument. Premièrement, la misère ne peut expliquer à elle seule l’apparition du banditisme, celui qui fait le choix de devenir bandit pouvait tout aussi bien vendre des sachets d’eau, devenir cireur de bottes, etc. Il est un fait certain que la précarité constitue un foyer favorisant le développement du banditisme mais ce n’est pas suffisant pour expliquer sa prolifération. Celui qui embrasse le banditisme dispose d’une grande propension au risque, il est risquophile. Les commerçants et les politiciens véreux font une demande pour le banditisme et seuls les grands preneurs de risque peuvent y répondre. Aucun individu, s’il est risquophobe ne pourra répondre à cette demande, fut ce-t-il dans la misère la plus atroce. C’est précisément ce fait qui explique la présence du banditisme même dans les sociétés développées. En outre, la rémunération liée au banditisme, tel qu’il se pratique en Haïti, n’est pas très élevée pour le petit soldat qui intègre le gang, ce n’est donc pas pour pallier les situations économiques difficiles dont il fait face qu’il intègre le gang. Sa capacité à internaliser les risques et les distorsions mentales qu’il subit, liées sans doute à la configuration sociale des quartiers populaires explique son initiation et plus encore sa pérennisation comme bandit. L’une des plus grandes manifestations de cette distorsion mentale renvoie au fait qu’ils ne se considèrent nullement comme des criminels mais comme des révolutionnaires, idée que justement nous renforçons lorsque nous les affublons de ces titres. Rappelons aussi que la misère n’est pas un fait nouveau en Haïti. Ce qui a changé, c’est une libéralisation de la terreur qui n’est maintenant plus institutionnalisée comme ce fut le cas pour les tontons macoutes. Cette dernière correspondante est importante car elle précise exactement ce qu’est le bandit aujourd’hui. Il n’est pas victime du système, il en est le protecteur le plus farouche. Il maintient le statut quo car il est son bras armé, la terreur qui accompagne tout système politique qui veut être pérenne.

 Le bandit était donc « chef » avant le policier dans les quartiers populaires, il dictait la loi avant même que ce dernier songe à intégrer les forces de l’ordre. Ainsi, ce policier, en revenant dans ce même quartier, sans armes et constituant une menace doit faire un choix. Soit il devient l’ami du bandit soit il laisse le quartier pour s’installer ailleurs. Dans ce le premier cas, le policier pour sauver sa vie conclut des alliances avec des bandits et des policiers-bandits, il supporte leurs actions, quelques fois il y prend part et commence à s’habituer à ces horreurs se forgeant ainsi une réputation afin d’inspirer la terreur et imposer le respect. Il se transforme, malgré lui, ou du moins pris dans un cercle vicieux, le monstre qu’il a promis de combattre en sortant de l’académie.

Dans le second scenario, le policier n’a d’autres choix que d’abandonner son quartier car il ne peut tenir tête au bandit. Il faut comprendre que le policier est une cible permanente pour le bandit et lorsque le jeune du quartier intègre les forces de l’ordre, il constitue  automatiquement une menace pour le bandit. Ainsi, au retour du jeune policier de l’académie, le bandit doit vite réagir, montrer qu’il détient toujours le monopole de la violence du quartier et comme le policier n’a pas d’armes il ne peut riposter.  Il existe cependant une porte de sortie pour le policier qui décide de laisser le quartier quand reçoit l’allocation suite à sa formation qui s’élève, certaine fois autour de cent mille gourdes.

Malheureusement, cet argent doit combler d’autres besoins plus urgents que le déménagement.  Il doit maintenant prendre soin de sa famille, il en devient le responsable, il ne peut s’éloigner car au-delà des conditions économiques, il doit par-dessus tout protéger sa famille. Aussi, le déménagement peut ne pas être la solution idéale car la situation que nous venons de décrire n’est pas le fait d’un ou de plusieurs quartiers populaires. Il s’agit d’une tendance quasi-généralisée dans ces quartiers. Ainsi, le policier dans les deux scenarios choisit presque toujours le premier et l’on aura graduellement un policier bandit

Ce rapport de force entre bandits et policiers que l’on vient de décrire n’est pas statique. Il y a une lutte interne entre les policiers bandits qui se considèrent comme « légal » et les bandits qui selon eux n’ont aucune autorité. Ce revirement se fait quand dans la zone, d’autres jeunes intègrent les forces de police et qui constituent une force pour les policiers néophytes. Une fois constitué, ce petit noyau de policiers, qui maintenant peut tenir tête aux bandits, est d’un grand secours pour celui qui sort de l’académie. Dans la constitution de ce groupe, la renommée est capitale. Chacun va essayer de se faire un nom, de se créer une réputation ce qui permettra ainsi son ascension. Il ne faut pas considérer ce groupe comme une entité existant comme une « baz », bien qu’il peut prendre cette forme, il peut s’agit tout simplement d’un ensemble de policiers présents ou non dans une zone et partageant cet engagement émotionnel qui implique que toute attaque contre l’un d’entre eux provoquera une réponse plus que proportionnelle des autres. Ces policiers acceptent rarement que des bandits commandent une zone car ils sont seuls dépositaires de cette violence, les rapports de force changent et l’identité dominante n’est plus celle du bandit mais du policier bandit.

C’est la grande marche vers ce que Tajfel appelle le changement social. Il faut intégrer dans cette analyse l’une des grandes faiblesses des bandits qui est la segmentation des quartiers. Les bandits ne peuvent, sur le long terme, établir des relations entre eux sinon difficilement. Les alliances sont souvent fragiles du fait de la divergence des intérêts, tandis que les policiers sont solidaires entre eux, même dans le mal. Ainsi, le policier a un réseau constitué des siens qu’il pourra intégrer. Malheureusement, ce réseau n’est pas différent de celui des bandits, les membres qui le composent sont seulement sous le couvert de la légalité ce qui les rend encore plus dangereux. Ils ont pour la plupart commis des exactions et sont impliqués dans toutes sortes de corruption. Souvent, ils sont des tueurs à gage. Ils font le sale boulot des hommes d’affaires et des politiciens véreux en éliminant la concurrence ou l’opposition. Dans les élections, les candidats doivent avoir la connexion avec ces réseaux de policiers pour contrôler les bureaux de vote. Ainsi se poursuit un cercle vicieux qui transforme peu à peu les policiers en bandits notoires et en chef de gangs très dangereux.

Le conflit entre ces deux groupes, policiers et bandits, n’est pas seulement une compétition pour la gestion de la violence qui donne lieu à des avantages sociaux économiques comme l’explique Shérif (1960) dans la théorie des conflits réels, c’est une opposition d’identité. Car au-delà du fait de contrôler la zone, les policiers sont dans une logique d’opposition légal/illégal. Le revirement que l’on vient de décrire plus haut et qui se passe maintenant dans les quartiers populaires découle du fait que les policiers, généralement, prétendent à une légalisation de la violence criminelle. Il s’agit d’une volonté de domination de groupe « légal » sur « l’illégal » mais qui produit les mêmes effets de ce dernier.

Il est clair que cette volonté résulte de la mission que nous avons déléguée à la police, traquer les bandits et les mettre hors d’état de nuire. Mais, cette mission ne se fait pas sans contrôle et quand la volonté de l’accomplir dépasse les limites fixées par la loi et est inféodée ou aliénée par des idées de groupes, elle conduit à ce que nous voyons en général dans les quartiers populaires, l’apparition systématique de policiers bandits. La théorie des conflits réels n’explique donc qu’en partie cette lutte. En effet, la gestion de la violence, a fortiori des ressources qui vont avec, est la base du conflit, mais cela n’explique pas pourquoi il est difficile pour un policier de laisser son groupe, pourquoi les comportements des policiers sont si homogènes. Quand ces derniers s’en vont tuer des chefs de gangs qui ne font pas partie de leur zone ou de leur territoire, ils ne le font pas pour contrôler la richesse de la zone mais pour montrer, au péril de leur vie, qu’ils sont les légaux et qu’aucun civil/illégal ne peut détenir à leur insu le monopole de la terreur. Il s’agit bien d’une catégorisation subjective qui définit ces relations avec le groupe des bandits. C’est l’appartenance au groupe, amplifiée par les croyances qu’il a adoptées pendant les neuf mois à l’académie qui explique cette solidarité qui permet aux policiers de briser la domination des bandits peu à peu pour se dresser comme unique détenteur, légal qui plus est, de la violence. 

 Cette situation n’est pas particulière à Haïti. On retrouve ce cas dans beaucoup de pays comme le Brésil dans les favelas, au Mexique, au Guatemala et même dans certains quartiers aux USA comme le Sud de Chicago dans les années 80 et 90. C’est une finalité quasi certaine liée au fait que les gens cherchent toujours les situations de monopole, qu’il soit économique ou violente. Le fait que l’on compte plusieurs policiers chefs de gangs dans lesquels se trouvent encore des policiers n’est donc pas étonnant. C’est le résultat d’un système mis en place depuis la création du terrorisme d’Etat et qui en même temps a subi beaucoup d’altérations pour se renouveler et pour survivre.

Marc Arold ROSEMOND , Economiste-statisticien, President de Catch Up Haiti.

Email: rosemondmarc94@gmail.com