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Pourquoi l’aide mortelle continue en Haiti : une analyse du problème d’agence.

‘’  Heureux sont les jeunes, car ils hériteront de la dette nationale’’ Herbert Hoover

Les énormes dégâts causés par le séisme du 12 janvier 2010 ont provoqué un élan de solidarité sans précédent de l’international vers Haïti. Il s’agissait, après quelques heures du passage du phénomène le plus cruel de notre histoire, de comment assister le pays ? A cette question répondait le Comité intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), un organisme formé par des acteurs tant étrangers que nationaux. Le légendaire cinéaste haïtien Raoul Peck qualifiait l’assistance de mortelle dans un film qu’il a réalisé mettant en scène sa dynamique. L’opinion profane interprète l’assistance mortelle du cinéaste comme une conséquence de la mauvaise foi de l’international, ce qu’il est important de mentionner le réalisateur n’a pas dit dans le film. La problématique de l’efficacité de l’aide internationale en matière de lutte contre la pauvreté est plus complexe que les idées généralement véhiculées en Haïti. Souvent nous associons les coopérations venant du Nord comme étant maléfiques et celles du Sud comme fondées sur une quelconque bonne foi. Ce qui est de la pure naïveté vus les résultats de la théorie économique et des travaux empiriques d’aujourd’hui sur la question de l’efficacité de l’aide.

 Dans les lignes qui suivent, nous allons montrer sous la base des outils de la théorie des incitations et de la théorie de l’agence, que même en présence de donateurs de bonne foi, l’aide/l’assistance serait toujours mortelle pour Haïti. Car le choix d’une nation corrompue que nous avons fait, crée un environnement où l’information disponible pour les acteurs (organisations internationales, agences de développement) est incomplète et asymétrique. Notre conclusion sera claire, qu’il soit de bonne ou de mauvaise foi, du Nord ou du Sud, l’équilibre de l’aide/assistance internationale en Haïti serait toujours inefficace. En d’autres termes, l’efficacité de l’aide/assistance est essentiellement fonction du cadre réglementaire et de la gouvernance en Haïti, non pas de la provenance de la coopération (Sud-Sud ou Nord-Sud). La preuve est grande, car pour autant que l’aide provenant de l’Occident n’ait pas soldé sur de bons résultats, le Petrocaribe qui provient du Venezuela, donc du Sud, nous est mortel dans une perspective de développement durable.

L’aide étrangère trouve principalement sa justification dans une hypothèse formulée par l’économiste américain Jeffrey Sachs, selon laquelle les pays pauvres – les moins avancés – sont pris dans une trappe à pauvreté. Cette trappe est expliquée par l’inadéquation d’agrégats macroéconomiques tels que le niveau de l’épargne globale et les rendements croissants des investissements. A cette inadéquation qui freine la capacité de ces pays à financer des projets porteurs de croissance, l’aide internationale apparait comme une alternative incontournable. Cependant, la stratégie qui vise à utiliser des experts et des transferts en matière de lutte contre la pauvreté fait face à de sérieux problèmes de coordination dans les pays en développement et dans les « Bottom Billion », pour reprendre l’expression du professeur Paul Collier qualifiant les PMA.

En voulant faire du bien, l’international pérennise le mal car sa dite stratégie ne vise pas réellement à faire entrer le pauvre dans le jeu économique formel, dans un réseau de transaction et de marché, qui lui permettra de réduire significativement les problèmes de coûts qu’il fait face. Nous le soutenons, et cela est majeur pour le confinement des politiques publiques visant à lutter contre la pauvreté, que le pauvre est d’abord pauvre en réseau, en droits et en transaction plutôt qu’en transfert. Donc des ‘’Market-based strategies’’ auront très probablement plus d’impact sur sa situation que celles basées sur les transferts et l’aide internationale qui font face à ce qu’on nomme dans la littérature ‘’le dilemme de l’expert’’.

L’économiste de la banque mondiale, Cornia, en 2006, a montré que moins de 20% des dépenses sociales nationales et des allocations d’aides étrangères réunies, sont dirigées vers les programmes nécessitant une aide réelle pour l’amélioration concrète du bien-être social. En raison des distorsions d’incitations, c’est-à-dire d’une absence de volonté effective de bien acheminer les montants vers des projets susceptibles d’apporter des progrès, l’aide finit également par financer des projets à vocation personnelle ou politique. Cela implique que l’aide n’est efficace que dans les pays qui ont une bonne gouvernance publique et qui reposent sur un modèle institutionnel solide : la référence est le Japon qui a construit la grande majorité de ses infrastructures à l’aide des prêts du FMI. Ces mêmes études ont aussi établi qu’il n’y a pas de relation proportionnelle entre le volume d’aide allouée et le montant consacré effectivement par les pays bénéficiaires. En Haïti, dans un contexte local, qui, sous l’effet de la corruption, est à informations incomplètes et asymétriques, interviennent dans la dynamique de l’aide, les organisations internationales (aide multilatérale), les Etats (aide bilatéral), les agences de développement, les organisations non gouvernementales (ONG) et notre bureaucratie. Nous baptiserons sous le thème international, les agents ou joueurs (sauf notre bureaucratie) cités plus haut.

En effet, la théorie des incitations des économistes français, Laffont et Martimort, suppose deux types d’acteurs, le donateur (l’international) et le bénéficiaire (notre bureaucratie). La bureaucratie nationale est supposée avoir deux types d’intentions vis-à-vis du montant global accordé par le donateur : un intérêt politique, manifesté par la nature despote et corrompue de cette bureaucratie et un intérêt progressiste qui est caractérisé par le souci que la bureaucratie dispose pour l’impact positif de l’aide accordée. Il est évident que l’intérêt politique est plus apte à maximiser l’utilité que la bureaucratie retire du montant que l’intérêt progressiste, qui, lui, tend à maximiser le bien-être collectif.

 Dans un environnement où l’information sur le type d’intérêt de la bureaucratie est incomplète et asymétrique, c’est-à-dire seul le bénéficiaire sait, si effectivement, il désire utiliser l’aide à des fins personnelles ou collectives. Le donateur ne peut pas déterminer ex-ante, si le bénéficiaire a une réelle intention de faire bon usage ou non du montant accordé. Cette structure informationnelle a pour conséquence d’introduire dans la dynamique de l’aide/assistance une rupture dans la boucle informationnelle. Car, dans la mesure où l’international n’est pas tenu responsable des performances économiques nationales, combiné au fait que l’acquisition des informations additionnelles se rapportant sur le succès et la soutenabilité des projets présentés par le bénéficiaire, est un coût pour l’international, ce dernier n’a pas à intégrer le succès des projets dans sa fonction d’utilité. Le faire ou pas, il ne dispose pas assez de pouvoirs, légalement et en termes d’information, pour parvenir à ce but. C’est le dilemme de l’expert

Plus subtile encore, la répétition du jeu dans le temps, c’est-à-dire le fait que l’aide est accordée de manière répétitive sans qu’elle n’ait pu apporter de résultats concrets, change un peu la structure informationnelle. Nous sommes tout juste amenés dans la réalité, à considérer que l’international est conscient que l’aide est souvent utilisée de manière inefficace, mais leur incapacité informationnelle les contraint aussi de proposer un contrat incitatif et optimal.

Cela nous permet de comprendre pourquoi en dépit de fortes suspicions de corruption qui existent sur la bonne utilisation des fonds du programme petrocaribe en Haiti, les vénézuéliens continuent avec le programme. Car ce n’est pas à eux d’imposer les contraintes nécessaires pour corriger les comportements égoïstes et opportunistes de nos dirigeants. Imposer ces contraintes requiert des coûts énormes, qui éventuellement, pourraient dépasser le coût du programme lui-même.

Cet exposé implique qu’il est du rôle de l’Etat haïtien, et indirectement de la société en général, d’instituer un environnement institutionnel crédible, doté d’une bonne gouvernance économique et politique afin de combattre la corruption et le népotisme. L’international en tant que jouer rationnel n’est pas dans notre camp ou du moins, sa marge est limitée en raison de la distribution incomplète et asymétrique de l’information sur le type d’intérêt de nos leaders pour l’utilisation de l’aide. Il n’est pas aussi dans le camp adverse comme certains veulent toujours le faire croire. Il ne fait tout simplement qu’internaliser cette asymétrie dans son programme, lequel il est bien sûr, en tant qu’agent rationnel (mais limite par ses infos), appelé à optimiser.

Même le fait d’essayer de contourner la corruption en passant l’aide par les organisations non gouvernementales (ONG) est mortelle pour le pays, car les programmes de ces dernières sont souvent en inadéquation aux véritables besoins de la population et ceux qui y travaillent, qui occupent les postes de décision sont souvent des étrangers peu compétents pour l’entremise locale. Ce problème dans la littérature est assimilé à un cas de sélection adverse, développé par le prix Nobel d’économie de 2001, Georges A. Akerlof, et merveilleusement expliqué dans le cas de l’aide internationale en Haïti par le Dr Thomas Lalime.

En somme, nous pouvons clamer haut et fort que l’équilibre de l’aide ou de l’assistance en Haïti serait toujours inefficace, indépendamment de la nature du donateur. Qu’il vienne du Nord ou du Sud, qu’il soit bien ou mal intentionné, le donateur est très limité dans l’affectation des montants, en raison de sa pauvreté informationnelle.

Il est donc utile de savoir quel est le mal à viser et comment le viser. Dans cet environnement corrompu et non crédible où nous sommes, ce n’est pas à l’international de nous épargner. On a d’ailleurs plus de 214 ans de misère, de pauvreté abjecte et de léthargie. Notre problème n’est pas principalement financier, c’est d’abord un problème institutionnel auquel nous devons répondre par l’usage de stratégies basées sur la participation intégrale des pauvres et de la classe moyenne dans le jeu économique formel du pays, afin de former un réseau ou une coalition pour la prospérité. La nature du développement ne saurait en aucun cas se modifier sur nous, il ne vient pas d’en haut, des relations internationales et des coopérations, il est par excellence endogène, le fruit des institutions et des politiques publiques des élites.

Johnny JOSEPH, Applied Economist, Vice President de Catch Up Haiti.

Email: johnnyjoseph92@gmail.com