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Pourquoi le capitalisme haïtien a échoué?

“Monopoly might be zero-sum but not wealth and prosperity”

Le débat public haïtien est souvent animé par des questions concernant les choix que les autorités haïtiennes ont faits sur l’organisation industrielle du pays. Souvent, et peut-être avec raison, il pointe le favoritisme des dirigeants à l’égard de groupes économiques donnés qui, eux, sont des ennemis farouches de l’épanouissement commun dans le pays. Ces questionnements ont leur fondement car nous constatons au niveau des régulations de la vie économique haïtienne (code fiscal, d’investissement, douanier ect.) l’accord de plusieurs franchises, exonérations et exemptions dont l’objectif n’est pas véritablement le développement des forces productives du pays, qui lui permettront d’être plus compétitif à l’avenir. Donc, nous pouvons dire que le pays, et c’est là l’un de ces maux les plus chroniques, fait souvent le choix d’une organisation industrielle basée sur le clientélisme, le népotisme mais pas sur la volonté d’établir une économie compétitive, ouverte et génératrice d’opportunités. Il est vrai qu’en Haiti, depuis 1804, nous vivons dans un pays capitaliste, mais avec des superstructures politiques, institutionnelles ou d’accumulation qui favorisent le sentier de la corruption, des inégalités et de la rente. Certes le système est capitaliste, mais d’un type non libéral qui, depuis le XIX ième siècle, promeut dans la vie économique du pays des processus de copinage, au détriment de processus concurrentiels.

Jean Tirole, le joyau français en matière d’économie et spécialement d’organisation industrielle, prix Nobel de 2014, dans un ouvrage de feu intitulé « l’économie du bien commun », a mentionné que le véritable enjeu d’une économie capitaliste réside dans sa régulation. L’économiste français a mis en évidence le fait que pour arriver à une économie prospère il faut savoir réguler ou fixer le capitalisme. Ce point majeur de Tirole est un grand absent dans l’histoire économique du pays, tant nos autorités n’ont jamais mis en place une régulation économique en faveur de la concurrence et le bon fonctionnement des marchés pour démocratiser les valeurs. Il est paradoxal, comme l’ont montré R. Rajan et L. Zingales, dans leur ouvrage « sauver le capitalisme » des mains des capitalistes, que ce sont les capitalistes mêmes qui représentent les plus grands ennemis du marché. Les USA, l’économie capitaliste par excellence, ont passé tout le XIX ième siècle à lutter contre le monopole et le cartel avant d’instaurer l’une des économies les plus libres du monde, de surcroît, l’une des économies qui créent le plus d’opportunités. Les capitalistes américains ont mis du temps avant de comprendre que le monopole qu’ils cherchaient pourrait être à somme nulle pour la société, ce qui conduirait directement à un éclatement social, mais la richesse et la prospérité, de leur côté, sont à somme positive. Ils ont pris du temps à comprendre qu’il faut chercher de l’argent là où il y en a, donc là où il y a un équilibre en termes d’opportunités.

Ainsi il n’est pas étonnant que le pays regorge de capitalistes rentiers, le monde à succès a fait et continue de faire la même expérience.  Le plus important, ce sont les institutions et le leadership qui animent le gouvernement, la Cour, le Parlement et tous les autres organismes œuvrant dans la reddition de comptes. Leurs rôles consistent d’abord dans l’établissement d’un environnement institutionnel concurrentiel et innovant, qui éradique toute forme de spoliation légale. Le capitaliste partout dans le monde a des incitations rentières et monopolistes. Sans la pression des institutions et d’autres éléments du corps social, il se lancera partout et toujours dans le monopole pour se protéger de la concurrence, grand pourvoyeur de bien-être économique et social. C’est à cela que nous assistons dans le pays depuis sa création et qui, au final, nous donne une société aussi misérable. Ce n’est pas le capitalisme per se, qui est responsable du mal haïtien, mais notre incapacité de le fixer, de lui créer des superstructures formelles (institutions, constitutions, lois stratégiques) et informelles qui peuvent établir le sens de l’éthique comme principal critère de réussite.

Il est saillant de souligner que la mentalité anticapitaliste et spoliatrice rencontrée souvent dans le débat public haïtien, est le fruit des faillites enregistrées et alimentées, à la fois par la classe politique et économique. Ces faillites résident dans le fait que ces classes ont confondu deux options très différentes pour la marche d’une société vers la prospérité. Cela a commencé depuis le 19 ième siècle, avec l’établissement d’une gouvernance fantomatique dont l’unique responsabilité est de dégager des rentes pour la classe économique qui la capte. Cette situation s’explique par le fait que nos élites ne comprennent pas que le principe-racine du capitalisme n’est pas l’accumulation du capital mais la liberté d’entreprendre, de concurrencer et d’innover. Nous comprenons donc pourquoi l’accumulation du capital agricole se fait sans reforme foncière, celle du capital industriel, financier et commercial sans des lois sur la concurrence.

Eric Beinhocker, un éditorialiste du célèbre cabinet économique international Mckinsey Global Company, fait la distinction entre deux choix politiques qui caractérisent les systèmes capitalistes dans le monde : Big men et Market. Haiti baigne bien sûr dans le premier qui est un vecteur puissant d’inégalités, de corruption, de rente et de pauvreté. Le choix de ce big men capitalism, qui ne fonctionne pour personne, va indubitablement conduire à une société où la spoliation sera générale. Ce choix est la cause structurelle de la dégradation continue de nos agrégats macroéconomiques, qui sont des indicateurs d’épanouissement individuel et global.

Le but ultime du capitalisme est de résoudre les problèmes à travers les nobles paradigmes de la liberté civile, des droits de propriétés, du marché et de l’Etat de droit (Rule of law). L’histoire économique de notre pays est le théâtre d’un refus systématique de ces paradigmes, l’acceptation du rapport capital/rente au détriment de celui dit capital/éthique, donc l’acceptation d’un capitalisme rachitique qui ne crée et ne partage pas assez de valeurs.  Le monopole pourrait être à somme nulle, mais pas la richesse et la prospérité. Un capitalisme pro-business soutient des opportunités pour un clan, pérennise la rente, mais être pro-market signifie élargir au maximum le réseau économique formel, afin d’y inclure tous et libérer les transactions.

Johnny JOSEPH,
Applied Economist, CTPEA,
Founder of Catch Up Haiti
Email : johnnyhoseph92@gmail.com