Press "Enter" to skip to content

Sur le chantier de la démocratie effective

« La démocratie est le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Voilà en quels termes Abraham Lincoln définit la démocratie, dont Montesquieu avait déjà tenté de préciser certains contours, quand il affirmait : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie ».

Jean-Jacques Rousseau, quant à lui, posa quatre (4) conditions à l’existence d’une véritable démocratie : la dimension de l’Etat, qui doit être petit, la simplicité des mœurs et des comportements, l’égalité dans les rangs et les fortunes, l’absence de luxe. Et, son jugement de se faire péremptoire quand il affirmait : « Il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais ». Bien avant eux, des penseurs de la dimension de Platon et d’Aristote, pour avoir vécu dans une Athènes faisant l’expérience de la démocratie directe dont Socrate condamné à mort par un tribunal populaire, l’Héliée, fit les frais, y étaient allés de leurs quêtes quant à la définition du meilleur système sociopolitique.

La critique intellectuelle de la démocratie apparaît sous une forme très sévère chez Platon qui hiérarchise, dans « La République », les régimes politiques en plaçant la démocratie juste devant la tyrannie, mais après l’aristocratie, la timocratie et l’oligarchie. Il rend la démocratie responsable de la tyrannie et de l’anarchie. Selon lui, la démocratie laisse trop de place à l’incompétence, en ne veillant pas à ce que chacun reste à sa place et exerce la fonction qui convienne à sa nature.

Sur la question de la démocratie, l’approche d’Aristote est de la même veine. Les mesures « laxistes » prises par Cléon l’amènent à cette mise en garde : les pauvres, de plus en plus impliqués dans l’exercice du pouvoir, sont sensibles aux arguments des démagogues pouvant les amener à prendre des décisions irréfléchies. Il argumente en faveur du maintien du peuple à l’écart des affaires politiques : « Il est aussi dans l’intérêt d’un tyran de garder son peuple pauvre, pour qu’il ne puisse pas se protéger par les armes, et qu’il soit si occupé à ses tâches quotidiennes qu’il n’ait pas le temps pour la rébellion ».

Comme Platon, Aristote estime que la démocratie, n’étant pas une constitution droite, engendre « un régime désordonné qui aboutit presque toujours à l’instauration d’une tyrannie », tout en donnant les conditions de son bon fonctionnement : « La constitution démocratique devient correcte si tous prennent part activement à l’administration des affaires de la cité, en suivant un idéal de justice ». Il ne ménage point ses critiques envers l’oligarchie jugée à l’aune de l’aristocratie et stigmatisée en ces termes : « L’oligarchie, c’est l’aristocratie moins la morale, moins le souci du bien commun ». Rien de nouveau sous le soleil, au point que Pierre Bourdieu, un philosophe du 20ème siècle, sidéré peut-être par les dérives de la démo-oligarchie de notre époque, eut à lancer comme un anathème : « Pour changer la vie, il faudrait commencer par changer la vie politique ».

Changer la vie de la personne humaine, dans le sens de son amélioration, implique la promotion de son éducation, en vue du développement de ses ressources de vie. Une éducation dont un volet mettrait l’accent sur son éveil concitoyen, lui faisant prendre conscience de la nécessité de ne confier son destin à personne et d’exercer effectivement le pouvoir pour prendre son destin en main : la seule issue pour se donner la possibilité de l’exercice de tous ses droits, sans exception aucune, en exacte réciprocité de ses devoirs, la voie de salut à son épanouissement dans la libération de ses énergies créatrices.

L’exercice des droits civils et politiques du citoyen, dans le cadre des dérives dont sont porteurs la démo-oligarchie et le capitalo-Parlementarisme, est un leurre.

Il y va du changement de la vie politique comme d’un impératif, par la pose de garde-fous à ces dérives. Le droit, bâtard, de gagner les rues pour faire reconnaître certains droits, au risque d’un basculement dans l’anarcho-populisme, est un pis-aller à mettre au compte d’une démocratie de façade. Une démocratie, dont les stratèges du pouvoir confortent les bases en appuyant leur thèse sur le concept de l’alternance comme le signe de la bonne santé de la démocratie. Quand l’alternance, par le choix d’oiseaux de plumage savamment maquillé et de même ramage (le langage stratégique), est acquise au prix du vote sanction empreint de dépit et de colère, elle n’est qu’un lot de consolation pour les citoyens épris des idéaux de justice et de vérité. Et, c’est se méprendre sur une aspiration profonde du citoyen : être partie prenante de la bonne gouvernance sous le quadruple aspect, du politique, de l’économique, du social, de l’environnemental.

Aristote et Rousseau ont posé les conditions du bon fonctionnement de la démocratie. Tel est le défi lancé aux laboureurs du champ de la philosophie politique, à l’ère de l’information, qui ne permet de pratiquer l’art de gouverner ni par la fourberie Machiavélienne ni par le despotisme Hobbesien. Certes, les mises en garde de Machiavel et Hobbes, quant au comportement de la bête humaine, ont leur raison d’être. Encore et toujours. Mais la révolution de l’internet, qui contribue activement à l’éducation du citoyen, ne révèle-t-elle pas les limites et certaines incohérences de leurs thèses ? Tout être humain, quelque résigné ou abruti qu’il puisse paraître, conçoit, dans les replis les plus profonds de sa conscience d’être, un certain idéal de justice. Les laissés pour compte du système sociopolitique émergeront, une dernière fois pour toutes, de leur léthargie pour se libérer des chaînes de l’oppression. On ne pourra pas continuer à faire fi, impunément, de leurs aspirations les plus légitimes mais encore diffuses, à savoir le développement de leurs ressources de vie. La libération de leurs énergies créatrices deviendra une exigence, dans un monde d’information où se pavane la richesse jusqu’à l’insolence face à la misère jusqu’à l’indigence. Toutes les grandes révolutions, anglaise comme française ou russe n’ont jamais pu aller au bout de leur accomplissement parce qu’elles n’ont pas su ou pu s’affranchir de l’exercice personnalisé du pouvoir, l’épisode du Directoire français faisant exception. Au titre des questions que suscite le changement de la vie, émergent les trois suivantes, jugées fondamentales, à notre sens.

Peut-on changer la vie politique, sans changer l’Etat ? Peut-on changer l’Etat sans repenser, dans une remise à plat, le système sociopolitique ? Si le citoyen est appelé à prendre son destin en main, est-il possible d’aménager la coexistence de la démocratie représentative et d’une certaine dose de démocratie participative directe ?

Quand le sot donne, seul l’imbécile n’en profite pas.

Selon un dicton, entendu ça et là, « quand le sot donne, seul l’imbécile n’en profite pas ». Sied le qualificatif de sot à tout individu qui donne, dans l’espoir, mais sans garantie, du retour d’ascenseur.

On peut schématiser la scène politique en la considérant comme lieu d’évolution de deux protagonistes : le peuple et ses représentants. Le système représentatif, dans sa forme actuelle, favorise la confiscation du pouvoir par une classe qui assure sa reproduction en même temps que la domination du capital sur les valeurs telles que la fraternité, l’équité, la justice. La démocratie, pour un tel système dit de « capitalo-Parlementarisme » voire, parfois, de « mercantilo- Parlementarisme », est une mystification aliénante. Dans l’urne, en quelques secondes l’électeur exerce son pouvoir politique puis s’en dessaisit jusqu’à la prochaine échéance électorale. Les représentants du peuple, en général malins, manipulateurs, menteurs, cyniques et opportunistes, peuvent être traités de tous les noms sauf de celui d’imbéciles.

Le peuple pense n’avoir pas le choix et passe effectivement pour sot en confiant son pouvoir à des représentants qui, confisquant ledit pouvoir, n’en ont cure de leurs promesses de candidat. Le peuple pense n’avoir que deux (2) droits (quoiqu’en dise L’ONU avec les droits de seconde génération voire de troisième génération, et tutti quanti) selon ce qu’on lui serine, depuis Machiavel et Hobbes, et même Jean-Jacques Rousseau. D’abord, il s’agit du droit à l’insurrection, inspiré des propos de John Locke et qui est entériné par l’article 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré de droits et le plus indispensable des devoirs ». Ensuite, selon ce que soutient Rousseau, la guerre civile, les révoltes, les rébellions sont les ingrédients d’un début de démocratie. Enfin, on lui reconnut le droit de vote, à intervalles réguliers mais très longs, pour se donner des représentants. Platon, Aristote, Cicéron, Thomas d’Aquin avaient préparé le terrain, sans oublier Duns Scot et Guillaume d’Ockham. Ce droit à l’insurrection couplé à ce type de droit de vote, à quoi les associer, aujourd’hui, si ce n’est à une certaine forme de duplicité dans la stratégie des experts en l’art du « statu quo » ? Stratégie dictée par la peur, l’impuissance et l’égoïsme ? Des droits qui ne seraient que leurre, subterfuge et surtout soupape de sûreté (on gagne les rues pendant quelques jours, les leaders se font acheter, on se fatigue ou on obtient des miettes, et tout rentre dans l’ordre) ?

La violence est fille du dépit dans l’indignation et de la frustration, mesurés à l’aune de la tromperie et de l’impuissance. Au fait, quand le peuple disposera effectivement des leviers du pouvoir, pourquoi descendrait-il dans la rue ? On ne saurait trop le répéter : indigné, frustré et conscient d’être méprisé, le peuple prend son mal en patience dans des manifestations de rue, en attendant la prochaine échéance électorale pour le vote protestataire ou le vote-sanction. La faune politique étant formée d’oiseaux au ramage identique (les belles promesses) mais au plumage différent (la prolifération des partis politiques), le citoyen, victime d’un jeu de balancier sans fin sur l’air d’une ritournelle de promesses sans lendemain, est-il condamné à cette fatalité qui consisterait à « prendre les mêmes et recommencer » ? A l’ère de l’internet, le peuple a pris conscience du jeu de balancier. Force tranquille, soit ; il n’attendra pas indéfiniment son heure.

La démocratie n’est, certes, pas une fin mais un processus permanent de réaffirmation et d’affinement des droits naturels des êtres humains. Mais, à quoi attribuer cette lenteur dans le déroulement du processus, qui permet à une infime minorité d’hommes et de femmes de confisquer le pouvoir du peuple, de l’orienter pour se maintenir aux affaires ? La levée de bouclier de certains peuples du Proche-Orient, épris de l’idéal de justice sociale et de dignité humaine, ne préfigure-t-elle pas la fin d’un monde, dans l’épuisement de son mode de fonctionnement, et le surgissement d’un monde meilleur ?

Certaines formes de castes, les démo-oligarques, sont assez malignes dans leur usurpation du mot « démocratie » pour le vanter sur l’air d’un refrain. Plus on en parle, moins on y croit. Le défi à relever, avec l’avènement de l’ère du web et du village global, est la mise en place d’un mécanisme, dans le cadre d’un nouveau système sociopolitique, qui intègre pleinement le citoyen à la gestion de la chose publique. La paix civile et sociale est à ce prix.

L’Occident n’est pas à l’abri d’une telle levée de bouclier. Son modèle d’exercice personnalisé du pouvoir exécutif, couplé à une financiarisation outrée de l’économie mondiale, révèle des limites et des insuffisances criantes, à l’ère du web et de l’information (Wikileaks en a fait la démonstration). Les élites dirigeantes du Nord comme du Sud, de l’Orient comme de l’Occident ont encore le choix, si elles savent interpréter la levée de bouclier du Proche-Orient, de l’Iran, des gilets jaunes en France et autres mouvements européens, ici à caractère populiste de droite (l’Italie, l’Autriche) comme de gauche, là affirmant sa volonté à l’autodétermination (la Catalogne),  comme le célèbre « Quousque tandem, Catilina, abutere patientia nostra ? » de Cicéron.

Le glas du néolibéralisme pur et dur est en train de sonner (le président Donald Trump l’a compris, en remettant en cause certains accords de commerce). Liberté de commerce entre les pays ? Plus que bienvenue, mais que le match de la compétitivité se déroule sur terrain plat. Liberté de commerce à l’intérieur d’un pays comme Haïti ? Plus que bienvenue, mais que le match de la concurrence se joue sur terrain plat donc l’Etat non seulement n’accorde de franchises à qui que ce soit, encore moins aux monopoleurs, mais interdise les monopoles (la base axiomatique des thèses néolibérales en fait un de ses socles). Capitalisme ? Bienvenu, mais à visage humain.

Dr Webster Pierre

Docteur en Mathématiques appliquées à  l’ économie