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UN NOUVEAU DÉFI : DÉMOCRATI SER LA DÉMOCRATIE

Socrate est généralement tenu pour le fondateur de la philosophie politique. Il semble en effet avoir été le premier à formuler une critique globale et absolue d’un système politique existant. La philosophie politique est aujourd’hui encore en grande partie tournée vers l’examen et la discussion des théories du contrat social développées, aux 17e et 18e siècles, par John Locke, Thomas Hobbes, Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant. Le spectacle de la barbarie des guerres, lancées souvent du fait de la volonté d’un seul homme, atteint de folie rampante, interpelle notre conscience d’être revendiquant une certaine autonomie de pensée, à mettre au service de l’action. Sartre l’avait bien compris.

Le moment n’est-il pas venu de lancer le pari de la quête du renouveau et de l’audace dans le champ de la philosophie politique ?

Les lieux de pouvoir sont des espaces, rappelons-le, où coexistent la raison et la folie. Shakespeare, dans ses pièces, et Freud, dans un autre registre, ont témoigné de la singularité de cet animal, l’homme, capable de tout. Et, ce n’est pas peu de dire que les raisons justifient les actes, même, les plus odieux. Penser, c’est dominer ; aussi, les intellectuels qui, pour certains par leurs écrits et d’autres par leur attitude de tolérance, ont pavé la voie, hier, à l’épanouissement du nazisme, du fascisme, du communisme, et aujourd’hui sacrifient l’homme à l’autel de « l’économisme » à tout crin, le savent-ils bien.

Herbert Marcuse ne savait pas si bien dire quand il avançait que « la tolérance envers des idées qui servent le système de domination et d’oppression est une dénaturation du concept de tolérance. Il oppose la vraie tolérance qui est nécessairement émancipatrice à une perversion opportuniste de l’idée de tolérance qu’il qualifie de « tolérance régressive ». Les aversions et dénonciations ne suffisent plus. Le moment est à la proposition d’un nouvel ordre économique, social et environnemental du monde.

Aversions et dénonciations.

Raymond Aron se caractérise par son aversion pour les régimes totalitaires. Son premier article dans la revue « France libre »à Londres s’intitule : Le machiavélisme « doctrine des tyrannies modernes », puis un autre « l’ombre des Bonaparte ». Il dénonce dans les années 1950-60 le « conformisme marxisant » de l’intelligentsia française. Dans « L’Opium des intellectuels » paru en 1955, il traite des « mythes » que constituent à ses yeux la révolution ou le prolétariat.

Il rejoignit la théorie de Hannah Arendt sur le totalitarisme. Selon Bertrand de Jouvenel dans « Du Pouvoir », « La démocratie est totalitaire », en laissant l’espoir à chacun d’accéder au pouvoir et non à la réduction de « l’arbitraire étatique », phénomène entraînant un renforcement toujours plus grand des Etats. Le mouvement, dit de la « Nouvelle philosophie », se donne, entre autres missions, celle d’une double dénonciation : celle des Etats totalitaires, comme phénomène dominant l’époque contemporaine, et celle de la responsabilité supposée des intellectuels dans l’émergence et la survie de ces Etats.

Concernant l’équilibre entre les trois pouvoirs (le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire) tel que conçu par Montesquieu ? Malgré les mises en garde de Locke, de Montesquieu et de Kant quant aux dérives de l’exercice personnalisé du pouvoir exécutif et aux crises institutionnelles qu’il ne cesse de provoquer, la philosophie politique, en termes d’idée novatrice, semble marquer le pas en ne faisant pas le pari de l’audace.

Ce, malgré les apports de grands esprits dans le champ de la philosophie politique que nous nous garderons de citer.

L’élection, un paravent démocratique.

La lutte pour le pouvoir est au cœur de la vie politique. Elle n’est pas une lutte des classes mais une lutte des élites. Tout pouvoir suppose une restriction des libertés ; le pouvoir est accepté car il est garant de l’ordre et de la sécurité : il intègre et protège, mais il est aussi contesté, parce qu’il justifie et entretient des inégalités. Le but de la politique, comme conséquence du mal-développement mental de l’homme, n’est ni la recherche de la vérité, ni celle du bien commun, mais la recherche du pouvoir et de l’argent, corrupteurs, par surcroît, dans la frénésie de leur relation symbiotique. La politique, étant devenue un métier d’argent, les clans financiers dominants se révèlent assez intelligents pour s’emparer, en général, du contrôle des médias.

Ainsi, le vote démocratique va dans le sens des clans financiers, par la manipulation de l’opinion populaire.

L’élection sert de paravent démocratique. La délégation de souveraineté qu’implique la représentation aboutit à une confiscation du Pouvoir. A preuve : 50% d’abstentions au vote aux U.S.A. et le vote protestataire en France se situant à plus de 40%, dans le cadre des élections présidentielles. Les citoyens sont conscients de l’inanité de leur vote dans un système sociopolitique qui fait la part belle à leur classe politique, se fendant de promesses qu’elle n’a garde de tenir. Alors que la démocratie suppose l’action des citoyens décidant ensemble de leur avenir commun, ce sont de plus en plus des techniciens (issus du monde marchand) qui décident. Il y a démocratie lorsque la vie politique est organisée de telle sorte que les destinataires du droit puissent en même temps se considérer comme ses auteurs. L’Etat est l’association volontaire de citoyens libres et égaux qui règlent leur vie en commun de façon légitime.

Une vraie démocratie n’est pas seulement un Etat de droit égalitaire, mais un Etat de pouvoir populaire maximum, autant que faire se peut. La notion d’Etat de droit rejoint, dans l’esprit de beaucoup, la conception limitée de la démocratie, pour peu que le droit de vote, même appliqué sous contrainte ou influencé et bafoué dans les urnes par différents subterfuges et expédients, soit reconnu.

La séparation des trois pouvoirs : un défi au souci d’objectivité dans une démocratie de façade.

A défaut de la démocratie directe au sens absolu du terme, la vraie démocratie, en tant que processus, ne peut se passer, aujourd’hui à l’ère de l’information, d’une composante de démocratie directe, afin de compenser la dérive oligarchique de la démocratie représentative actuelle. Dérive cruciale car la politique se révèle un métier d’argent.

Cette démocratie partiellement directe disposera de certains outils permettant au peuple d’établir une saine concurrence entre lui et le Parlement. Un Parlement qui agit aux ordres et sous la férule des partis politiques. Dans nos modèles sociopolitiques, le principe de séparation des pouvoirs ainsi que son corollaire, le principe d’objectivité dans les prises de décisions des parlementaires, sont violés en permanence (La France a jeté l’éponge, comme l’atteste le phénomène de l’existence de députés-maires et de sénateurs-maires).

En fait, si le parti au pouvoir a la majorité au Parlement, gouvernement et majorité parlementaire ne forment plus qu’un bloc et tout ce qui vient de l’Exécutif est approuvé, presque toujours, systématiquement par le Législatif. Si le pouvoir exécutif se trouve face à un parlement à majorité d’opposition, alors tout ce qui vient de l’Exécutif est, soit rejeté systématiquement, dans la logique de la stratégie de son échec, soit soumis à la loi du donnant-donnant dans la logique d’un certain « mercantilo-Parlementarisme ». L’objectif de tout parti politique n’est-il pas de prendre le pouvoir ? Et, de le garder.

Où est l’intérêt du citoyen dans tout ce micmac ? Le Pouvoir ne se conçoit (un mélange d’immaturité et de réflexe reptilien chez les uns et les autres, n’est-ce pas ?) que dans la personnalisation de son exercice, au plus haut niveau de l’exécutif. Un Pouvoir de monarchie républicaine, héritage des siècles passés. La toison d’or ou la pomme de discorde, selon les points de vue, qui ne se contredisent pas. Loin de là, au contraire. Mais ne peut-il se concevoir un Pouvoir, faisant l’économie de l’exercice personnalisé du pouvoir exécutif et faisant de la recherche du consensus sain entre les 3 pouvoirs le pivot des choix et prises de décisions ? Le juge de dernière instance restant le peuple, dans le cadre des rencontres aménagées trois fois dans l’année dans la logique d’une certaine forme de démocratie participative directe.

La situation où la classe politique n’est plus responsable devant le peuple (qui ne peut choisir lors des élections que parmi les candidats présentés par les partis de ladite classe) tendrait à ce qu’on peut appeler « la démocratie fictive ». Le régime a bien une façade démocratique mais le peuple ne peut pas faire prévaloir ses buts. C’est une caste de démo-oligarques, contrôlant les partis politiques, qui a le pouvoir réel. C’est « la démocratie sans le peuple », selon l’expression du professeur Maurice Duverger. Cette démocratie de façade masque les pouvoirs réels d’une oligarchie, « la classe politique », qui s’auto- recrute par cooptation à l’intérieur des partis politiques. Cette classe ou caste politique gouverne avec des collaborateurs issus d’autres milieux et qui incarnent autant de lobbies non élus. Par ces moyens, de petites minorités organisées imposent leur loi à la majorité du peuple, assistant impuissant au développement du mal et prenant son mal en patience en comptant sur le vote-sanction. Deux réalités s’imposent : la nécessité du débat public et celle du contrôle des pouvoirs en exercice, débouchant sur un impératif : démocratiser la démocratie.

L’impératif : démocratiser la démocratie.

La démocratie a de l’avenir si les citoyens le veulent. Jusque là, ils ne croient pas en lui parce que, pour chacun, le peuple ce sont les autres, et l’idée de démocratie dominante – la pensée unique – est celle du modèle parlementaire : élire des gouvernants et non pas prendre directement des décisions importantes. Selon Condorcet, « L’ordre social n’aura vraiment atteint le degré de perfection auquel on doit tendre sans cesse qu’à l’époque où aucun article de lois ne sera obligatoire qu’après avoir été soumis immédiatement à l’examen de tout individu membre de l’Etat ».

La démocratie (bourgeoise) ou la démo-oligarchie, c’est la possibilité pour les opprimés de choisir, périodiquement, leurs oppresseurs et de les subir, périodiquement, dans l’attente du vote-sanction vengeur ou revanchard.

Et, après ? On prend quasiment les mêmes et on recommence.

Selon Orwell, un changement réellement démocratique gênerait trop de personnes qui tirent leur puissance du régime établi.

Selon la majorité des gens et des politiciens qui ne croient pas le peuple compétent ni intéressé, c’est la seule forme envisageable de démocratie, la démocratie parlementaire, devenue un dogme. On ne croit pas au peuple mais à l’élitisme de la démocratie parlementaire, confisquée par la technostructure et les marchés financiers. Mais qui est le peuple ? Vous et moi. Ces régimes de dictature élue exigent de réinventer la démocratie. Par principe, la démocratie permet à la majorité des individus d’une société de choisir leur destin et de ne pas se le voir imposer. Avec le progrès des connaissances et l’accès au savoir, le peuple n’est-il pas de plus en plus apte à choisir, à décider, donc à se gouverner ?

La véritable démocratie est un système politique qui permet spontanément les ajustements nécessaires pour minimiser harmonieusement les tensions internes tout en s’adaptant au mieux à son environnement. Avec le théorème d’impossibilité du prix Nobel d’économie, Kenneth Arrow, on sait que les élections ne peuvent être un mode de décision collective rationnel. D’ailleurs, pour de nombreux politologues, les élections ne sont, tout au plus, qu’un moyen de sanctionner a posteriori des gouvernements. Les pères de la démocratie parlementaire étaient bien conscients des limites du système. On avait d’ailleurs envisagé l’instauration des assemblées représentatives par tirage au sort ; on a estimé nécessaire de préserver d’autres modes d’expression de l’opinion, hors les élections, comme la liberté de la presse, le droit de manifester, ou encore le droit de pétition. Des soupapes de sûreté, en somme. Le système parlementaire est un système très imparfait, qui fut choisi en fonction des contraintes matérielles des siècles passés. Bien que devenu un dogme, il n’est en rien l’incarnation de la démocratie, avec laquelle il est trop souvent confondu. Les tares et dysfonctionnements du parlementarisme ont discrédité un système obsolète. Il est temps, en scrutant le dogme dans ses moindres interstices, de susciter une réflexion sérieuse sur des alternatives plus efficaces et plus démocratiques.

Dr Webster Pierre